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Peter Gowan, marxisme et géopolitique (par Stathis Kouvélakis, Contretemps n°4)

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Peter Gowan, né en 1946 et décédé en juin dernier des suites d’un mésothéliome (cancer dû à l’exposition à l’amiante, très certainement contracté au cours de ses années d’enseignement dans les locaux de l’université de Londres – Nord), était l’un des spécialistes marxistes des relations internationales les plus respectés dans le monde anglophone. Il fut également un militant actif, cadre de l’IMG (International Marxist Group), section britannique de la IVe Internationale, de 1968 au début des années 1980, responsable notamment du travail (en partie clandestin) dans les pays est-européens, une région qui a concentré une bonne partie de ses intérêts militants et de recherche. Membre de la rédaction de la prestigieuse revue britannique New Left Review, il a en effet fondé, en 1977, la revue Labour Focus on Eastern Europe, qui, jusqu'en 2000, où elle cesse de paraître, apportera analyse et soutien d’un point de vue de gauche sur les pays de l’ex-«socialisme réel». C’est dans cette revue que furent notamment publiés des textes de Jacek Kuroń, Rudolf Bahro, Roy et Jaurès Medvedev et autres figures de l’opposition socialiste aux régimes bureaucratiques d’avant 1989.

Gowan, qui y avait voyagé et séjourné à plusieurs reprises (tout particulièrement dans l’ex-URSS et en Pologne), et qui avait par ailleurs concrètement aidé (avec tout les risques d’une telle activité) les forces oppositionnelles, partageait le point de vue globalement «deutschérien» 1 des animateurs de la New Left Review, sur ces pays, considérés comme des réalités post-révolutionnaires, autoritaires et fortement bureaucratisées, certes, mais qui gardaient un potentiel anticapitaliste, et un rôle de contre-poids à l’emprise de l’impérialisme et du capitalisme à l’échelle mondiale. Sa position consistait à soutenir à la fois les mouvements ouvriers et populaires surgissant d’«en bas», l’action organisée de forces oppositionnelles se plaçant d’un point de vue socialiste et les courants favorables à une réforme et une démocratisation au sein des direction bureaucratisées. L’écroulement de ces régimes signifiait pour lui avant tout l’échec de ces tentatives et ne pouvait conduire qu’à une situation de démoralisation et de démission des forces de gauche dans le monde.

Dans le monde de l’après-guerre froide, Gowan concentra l’essentiel de ses énergies intellectuelles et militantes à étudier la nature de la «mondialisation» et la transformation des relations internationales, tout particulièrement en Europe de l’Est. Il a dénoncé avec force la guerre lancée par l’OTAN en 1999 contre la Serbie, dont il a étudié avec minutie le déroulement, ainsi que le rôle actif joué par les puissances occidentales (Etats-Unis et Allemagne en tête) dans le démantèlement de l’ex-Yougoslavie. Il ne pensait pas que la «mondialisation» signifiait la fin des Etats et des capitalismes nationaux et mettait l’accent, notamment dans son important ouvrage The Global Gamble [Le jeu mondial] 2, sur ce qu’il appelait le «régime dollar-Wall Street», fondement de la domination maintenue des Etats-Unis. Une domination fondée sur un double pilier: d’une part le rôle du système monétaire international des changes flottants, succédant à partir de 1971 à l’architecture des accords de Bretton Woods basée sur les taux fixes, de l’autre, le rôle de la finance dont l’épicentre se situe dans la bourse de New York. Esprit analytique, soucieux de recherche empirique, bien dans la lignée d’un esprit anglo-saxon en ce sens, Gowan n’en proposait pas moins une approche distincte des relations internationales, aux antipodes des théories dominantes. Il rejetait autant l’idéalisme abstrait et le caractère normatif des théoriciens du «cosmopolitisme» que les principes de l’école dite «réaliste», qui s’intéresse aux conflits géopolitiques sous l’angle exclusif de l’affrontement inter-étatique. Gowan pensait qu’une véritable intelligence de la géopolitique doit prendre en compte l’interaction constante entre facteurs externes et internes, et saisir la façon dont les politiques étatiques sont elles-mêmes façonnées par le jeu interne des forces sociales et des rapports de classes.

Dans le texte qui suit, rédigé spécialement pour ContreTemps et basé sur une intervention faite en 2008 au séminaire d’études européennes du King’s College de Londres, il se penche plus particulièrement sur un aspect de la mondialisation capitaliste, celui incarné par l’Union européenne. Comme il l’a expliqué dans un ultime entretien 3, c’est au cours de ses recherches sur l’évolution des pays est-européens qu’il a pris conscience que l’UE a suivi «une politique impitoyable consistant à faire de l’Europe centrale et orientale une arrière-cour (hinterland) passive et soumise aux multinationales ouest-européennes». Essayant d’en comprendre la logique interne, Gowan remonte alors aux sources intellectuelles de l’entreprise de la dite «construction européenne». C’est alors le rôle de Friedrich von Hayek, économiste et penseur autrichien, et inspirateur majeur du néolibéralisme, qui vient sur le devant de la scène. Plus connu pour ses thèses en économie, où il défend de façon stricte l’«ordre spontané» du marché contre tout «constructivisme», tout ordre organisé et, plus particulièrement, toute action étatique, qui ne peuvent qu’engager les hommes sur la «route de la servitude» totalitaire (y compris, voire même avant tout, sous la forme «modérée» de l’Etat social en vigueur dans le monde social-démocrate des Trente Glorieuses), Hayek est sans doute avant tout un penseur politique. Un penseur fondamentalement hostile à la démocratie, au sens de forme de pouvoir populaire et d’élargissement de la participation à la vie publique. C'est cet aspect qui intéresse le plus Gowan, qui rejoint ici les travaux d’un Domenico Losurdo 4, montrant le caractère contradictoire de la tradition libérale d’avec la démocratie, y compris au sens juridique établi d’un gouvernement soumis à la souveraineté du peuple et fondé sur des droits politiques généralisés.

L'Union européenne apparaît ainsi comme la réalisation très fidèle du projet hayekien d’institutions fondées sur le droit mais préservées du contrôle et de l’intervention populaires, contournant et sapant les Etats nationaux, toujours considérés avec suspicion, leurs institutions s’avérant trop perméables aux sirènes de la «servitude», i.e. aux demandes sociales visant à introduire des formes de contrôle et d’organisation de la vie sociale favorables aux intérêts du plus grand nombre. Contre les réflexes insulaires dominant outre-Manche, même dans la gauche radicale, Gowan était toutefois loin de rejeter l’idée de dépassement des souverainetés nationales étatiques, y compris sous la forme d’une intégration européenne promouvant des conquêtes sociales et un rôle international indépendant de celui des Etats-Unis. Mais il ne percevait que trop combien un tel projet impliquait une rupture avec la logique même de l'Union européenne telle qu’elle existe et s’est construite jusqu’à aujourd’hui.

Stathis Kouvélakis. Pour s'abonner à la revue Contre temps :http://www.contretemps.eu/node/56

Bibliographie

Ouvrages de Peter Gowan

A Calculus of Power: Grand Strategy in the Twenty-First Century, Londres, Verso, 2009 (à paraître en français aux Editions Page deux).

The Global Gamble: Washington's Faustian Bid for World Dominance, Londres, Verso, 1999.

Textes disponibles sur internet

Plusieurs articles de Peter Gowan sont disponibles sur les sites de la New Left Review (newleftreview.org), de Labour Focus on Eastern Europe (labourfocus.gn.apc.org) et sur Marxsite (marxsite.com/PewterGowanwritings.html).

On lira également la nécrologie de Misha Glenny, initialement publiée dans The Guardian et disponible en français (alencontre.org/autres/GowanHomm06_09.html), celle de Tariq Ali, sur le site de la New Left Review et celle de Phil Hearse sur Marxsite, également disponible sur le site de la IVe Internationale (internationalviewpoint.org).

Notes

1 En référence à Isaac Deutscher (1907-1967), auteur notamment de la célèbre biographie de Trotski (I- Le prophète armé, II- Le prophète désarmé, III- Le prophète hors-la-loi) et de nombreux ouvrages sur le stalinisme et l’histoire de l’URSS.

2 Publié en 1999 aux éditions Verso, liées à la New Left Review. Voir également ses nombreux articles publiés dans celle-ci.

3 “The Ways of the World”, New Left Review, n° 59, septembre-octobre 2009.

4 Voir par exemple, en français, ses ouvrages Le Révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes, Albin Michel, 2006 et Le Péché originel du XXe siècle, Aden, 2007.