Suicide de Christine Renon : « Blanquer instrumentalise le suicide et la lettre de Christine »

Entretien. Sabine Duran est directrice d’école à Pantin et militante à SUD Éducation 93. Nous l’avons interviewée à la fin de la marche blanche en hommage à Christine Renon, organisée le samedi 5 octobre à Pantin.

Sabine, tu es directrice à Pantin et militante à SUD éducation. Peux-tu nous parler de Christine Renon ?

Christine c’était notre collègue, la directrice de l’école Mehul. C’était une enseignante et elle a été directrice pendant très longtemps à Pantin. C’était une personne généreuse. Elle avait une façon de dénoncer ses conditions de travail qui était aussi celle d’une militante.

Christine a écrit plusieurs lettres pour expliquer son suicide. Qu’est-ce qui explique l’impact très fort qu’elles ont eu sur tous les personnels de l’Éducation nationale et même au-delà ?

Dans la lettre qu’on a reçue, elle dénonce ses conditions d’exercice. Elle dit qu’elle n’en peut plus de tout ce qu’on lui demande de faire, de sa charge de travail, de tous les dysfonctionnements qui impactent ses missions et qu’elle n’arrive plus à assumer. C’est quand même très fort comme signe. Elle dit qu’à trois semaines de la rentrée elle n’en peut plus et qu’elle ne va plus pouvoir faire ce qu’on lui demande.

Après son suicide, l’institution a réagi. Est-ce que tu peux dire en quelques mots quelle a été son attitude ?

Je sais pas si « réagir » est le mot juste. On a eu une petite réunion le lendemain, le mardi avec la direction académique, le directeur académique des services de l’Éducation nationale (DASEN), avec notre inspecteur, et la première chose qu’on nous a demandée, c’était de remettre à la police les lettres que nous avions reçues. Alors on ne nous a pas dit explicitement de ne pas les diffuser, mais on nous a dit que c’étaient des pièces de police et qu’elle devaient, en tant que telles, être remises. On nous a également dissuadé de faire le rassemblement de jeudi [26 septembre]. On ne peut pas vraiment parler d’écoute dans ce cadre-là. On a plus eu l’impression que l’institution essayait, au nom de l’attente des conclusions de l’enquête, de différer le plus possible et de mettre sous le tapis le geste de Christine.

Jeudi dernier [3 octobre], il y a eu un CHSCT départemental extra­ordinaire. Est-ce que tu peux nous donner son résultat, s’il y en a un ?

Le compte rendu que j’en ai eu, c’est que les questions politiques n’y ont pas été abordées. Il a été indiqué aux camarades qui siègent au CHSCT que les décisions se prendraient au niveau ministériel. Or, quand on entend les annonces du ministre depuis la mort de Christine, on peut largement s’inquiéter, et surtout se préoccuper de l’instrumentalisation qui est faite.

En même temps que le CHSCT-D il y avait une manifestation qui a réuni 3 000 à 4 000 personnes. Le slogan le plus repris pendant ce rassemblement c’était « Blanquer démission ». Tu nous dis que la réponse de Blanquer va à l’encontre de ce que veulent les enseignantEs ?

Il n’y a aucune prise en compte de la charge de travail, de la charge des missions qui nous incombent. Si on en est là, c’est aussi qu’il y a une avalanche de réformes permanentes qu’on nous demande d’exécuter et de mettre en œuvre tout de suite.

Dans les mesures que Blanquer préconise, il remet sur la table la question du statut des directeurs et directrices d’école. Peux-tu nous dire si c’est une bonne mesure ?

Non. C’est quand même un des volets de la « loi pour l’école de la confiance » qu’il a été obligé de retirer sous la pression des manifestations et de la mobilisation de l’année dernière. C’est scandaleux qu’il instrumentalise la mort de Christine et ce qu’elle dit dans sa lettre pour remettre ça sur le tapis. Évidemment, il n’a que ça à proposer. Cette hiérarchisation de plus en plus importante, on la sent quand même. Elle est pas entièrement formalisée, mais on la sent de plus en plus avec les injonctions permanentes, notamment avec les évaluations où on nous demande de faire remonter le nom des collègues qui refusent de les faire passer. On sait très bien que davantage de hiérarchie ça ne va pas améliorer les conditions d’exercice des enseignants et ça ne va pas améliorer non plus les conditions d’apprentissage des enfants. C’est scandaleux de se servir de la mort de Christine pour sortir de son chapeau ce truc-là. Ce à quoi on tient quand on est enseignantE chargé de direction, c’est que notre décharge serve l’école, qu’elle serve les enseignants dans leurs classes, et pour cela que tout ce qui est coordination des projets, toutes les charges matérielles soient assumées par le ou la chargée de direction, pour que les enseignantEs puissent être pleinement au service de leur classe et de leurs élèves.

Aujourd’hui on était à nouveau plusieurs milliers à participer à cette marche. Le thème c’était « Plus jamais ça ». Peux-tu nous donner les principales mesures qui permettraient de mettre fin à la souffrance au travail dans l’Éducation nationale ?

Il y a des mesures qu’on revendique de très longue date, notamment une médecine du travail que nous n’avons pas, de véritables dispositifs pour que les enseignants puissent se faire entendre dans ce cadre-là. Une médecine du travail qui prenne globalement en compte le métier d’enseignant. Ça c’est une revendication concernant la santé des personnels. Et puis il y a toute la question des moyens. Si on a une avalanche de missions que l’on doit faire c’est parce qu’on n’a pas de moyens. Chaque année on nous enlève de plus en plus de moyens. Il y a aussi la reconnaissance de la singularité de notre département [la Seine-Saint-Denis]. Depuis des décennies on réclame un plan d’urgence pour le département. On voit se succéder les rapports, on connaît les causes, et les gouvernements successifs continuent de faire l’autruche sur cette question des moyens. L’amélioration des conditions de travail ça passe aussi par une conception de l’école comme un collectif. Quand je disais que la décharge de direction est pour l’école, c’est très important. Il n’y a pas un directeur ou une directrice providentielle dans l’école. Il y a un collectif d’enseignants qui essaye d’organiser l’école, avec un enseignant chargé de direction qui coordonne tout cela. C’est là-dessus qu’il faut qu’on avance.

Aujourd’hui l’émotion et la colère ne sont pas éteintes. Quels sont les cadres de la mobilisation et est-ce qu’il y a des prochains rendez-vous ?

On avance à vue. Le geste de Christine a été tellement fort qu’on a été sous le choc. On a voulu d’abord réagir pour lui rendre hommage, ensuite pour se mobiliser. Il y a eu le rassemblement du 26 septembre à Pantin, le rassemblement du jeudi 3 octobre à Bobigny et cette marche blanche aujourd’hui. À Pantin on va se réunir en assemblée générale à nouveau la semaine prochaine pour voir comment on continue le combat de Christine qui est notre combat, avec les parents, mais aussi avec les enseignants et en posant les questions qui sont particulières à la ville et que je n’ai pas évoquées. On est sur la question des rythmes scolaires sur la ville et les relations avec la mairie en particulier.

Propos recueillis par François Montreuil

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