Refuser les frontières, donner un avenir à l’humanité

Si nous avons épuisé nos mots pour dire la tragédie humaine que constitue le sort réservé aux migrantEs, avec notamment les milliers de mortEs en Méditerranée, il faut pourtant écrire et parler pour dire qu’il n’y a rien de fatal. Parce que cette tragédie est le produit de choix politiques, elle peut donc être conjurée.
Il faut donc écrire, d’abord, pour contester les idées dominantes qui veulent justifier l’injustifiable.
C’est le système des frontières qui tue. Ouvrez les frontières – décision politique – et l’hécatombe s’arrête instantanément. Y a-t-il un autre drame de cette ampleur qu’on pourrait stopper aussi facilement ?
Il faut donc contester tous les arguments utilisés, un par un, des plus crasses aux plus sophistiqués pour couvrir le crime. Parce que c’est toute la société qui est gangrenée par ces arguments.
Les propos sur l’invasion des migrantEs sont non seulement factuellement faux mais ils légitiment tous les préjugés racistes et nourrissent la progression de l’extrême droite. Les arguments sur le manque de moyens ou le dumping social sont non seulement mensongers mais ils légitiment aussi toutes les attaques sociales. Il suffit ici de rappeler que l’économie française produit deux fois plus de richesses qu’il y a vingt ans alors que sa population progresse lentement et a tendance à vieillir. Y a-t-il deux fois moins de pauvres, de mal-logéEs, deux fois plus d’hôpitaux, d’enseignantEs ? Poser la question c’est y répondre. En vingt ans les 500 plus riches ont vu leur fortune multipliée par 7 !


Monstrueuse irrationalité du capitalisme
L’enjeu de cette question va au-delà des politiques migratoires.
Parce que c’est toute l’absurde et monstrueuse irrationalité du capitalisme lui-même que condamne ce crime. Ce système réalise des prodiges, construit des avions et des trains, de plus en plus gros, de plus en plus rapides, creuse des tunnels sous la mer et les montagnes, pour transporter d’un côté à l’autre de la planète des millions d’hommes et de femmes… et des tonnes de marchandises.
Et ce même système dépense, produit, investit, dans des moyens tout aussi sophistiqués pour empêcher d’utiliser ces moyens : murs qui se dressent partout, hérissés de barbelés, de grilles, munis de lames coupantes, électrifiés, équipés de capteurs et de drônes, multiplication des polices et des milices, perfectionnement de tous les systèmes de fichage et de contrôle, construction de prisons et de centres de rétention. Raffinement extrême de l’absurde, les pouvoirs en place utilisent les moyens de transport pour expulser ceux et celles à qui on a interdit de les utiliser librement.
L’irrationalité qui éclate ici est généralisée, elle est à l’image de ce système : les capacités créatrices et les ressources sont utilisées pour développer des moyens massifs de destruction. L’industrie de l’armement ne s’est jamais aussi bien portée, les droits de propriété et brevets deviennent des obstacles à ce que les découvertes médicales servent à sauver des vies, la recherche scientifique est utilisée pour rendre les semences non fertiles quand des populations meurent de faim.


L’obscène rationalité du capital
Mais derrière cette monstrueuse irrationalité du capitalisme, irrationalité du point de vue de l’avenir de la planète, du point de vue des « 99 % » d’entre nous, il y a une rationalité. Celle du capital, celle des « 1 % ».
La chasse aux migrantEs fonctionne dans une dynamique d’ensemble. C’est pour cela que nous parlons de « système des frontières ». Au contrôle de l’immigration se couple la montée des militarismes et des nationalismes, l’accroissement des tensions et des interventions militaires, la tendance à des États de plus en plus policiers et autoritaires, le retour de la menace fasciste dans de nombreux pays.
Cette dynamique a un nom : impérialisme, et elle a besoin des frontières.
Ces facteurs rassemblés ne sont pas fortuits. Leur combinaison est le fruit d’une période de crise du capitalisme où la concurrence sur le marché mondial, dans le cadre d’un « marché » prétendument libre et non faussé, tend à devenir affrontement entre des capitaux liés à des États ou blocs d’États. L’impérialisme est un temps où, dans les rapports internationaux comme dans la « gestion des populations », il n’y a progressivement plus de politique que bestiale, celle de la force. C’est cela le système des frontières.
« Penser l’immigration, c’est penser l’État », disait le sociologue Abdelmalek Sayad. Aujourd’hui, penser les migrations, c’est penser l’impérialisme et le monde qui vient.
Il ne s’agit donc pas de désespérer. Si la lutte des migrantEs, aux côtés des migrantEs, est si difficile et si dure, c’est parce que les enjeux concernent toute la société et son évolution. Laisser faire notre État contre les migrantEs, c’est se condamner à plonger dans la barbarie, « l’ensauvagement du monde » comme l’a dit Saïd Bouamama. Lutter aux côtés des migrantEs, de la solidarité internationale, de la solidarité de classe, contre les États, le capital et le système des frontières, c’est donner un avenir à notre humanité.

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