BD : aux pays du socialisme réel 

Retour en images sur deux épisodes, la mise en orbite de Laïka et le Grand bond en avant, permettant de découvrir les dessous des régimes soviétiques et chinois. 

 

 

Voici deux BD qui traitent, chacune à leur façon, des régimes communistes du XXe siècle. L'ouvrage de Nick Abazis est déroutant au premier abord. Il raconte l'histoire de Laïka, la petite chienne envoyée en orbite, en 1957 avec le deuxième spoutnik, et qui n'a survécu que quelques heures. L'expérience fut saluée à l'époque comme une performance dans le cadre de la conquête de l'espace et déclencha les foudres des défenseurs des animaux. L'auteur parvient à dépasser le caractère anecdotique et plonge le lecteur dans les méandres de la bureaucratie soviétique de l'ère Khrouchtchev. En effet, le sort de Laïka était scellé dès le départ et l'exploit scientifique s'inscrivait dans le contexte de la guerre froide. Les scientifiques, sommés de lancer, après Spoutnik 1, un deuxième satellite pour célébrer le 40e anniversaire de la révolution d'Octobre, ne disposent pas du temps nécessaire pour travailler sur un système de retour sur terre de l'animal. Korolev, l'ingénieur en chef du programme spatial soviétique, a connu le goulag et a failli y mourir lors des purges de 1938. Son personnage est passionnant, entre volonté de revanche, de reconnaissance et désir de faire avancer la science. Qui instrumentalise qui ? La science est subordonnée à des impératifs politiques, mais Korolev pense encore maîtriser la situation.

Autre contexte, le livre de Li Kunwu traite de la Chine depuis l'arrivée au pouvoir de Mao Zedong en 1949. L'auteur est membre du Parti communiste chinois et il a longtemps officié pour des œuvres de propagande du régime. Son ouvrage, autobiographique, est néanmoins passionnant, sans doute parce qu'il traite de la période maoïste, dont le régime actuel se démarque en partie. Son récit met en évidence ce que signifie, en termes de propagande et d'embrigadement, le fait de naître en Chine dans les années 1950. Sa participation, comme écolier, à la campagne d'éradication des quatre nuisibles (mouches, moustiques, rongeurs, moineaux) peut faire sourire. Mais la description de la famine dans les campagnes, lors du Grand Bond en avant, est terrible. La restitution de l'ambiance de la révolution culturelle, à laquelle il participa comme garde rouge, est frappante, d'autant que son propre père, cadre local du parti, fut arrêté et envoyé en camp de travail. L'ouvrage est passionnant, parce qu'il raconte les événements par en bas, du point de vue d'un simple acteur. Les mécanismes du régime en apparaissent d'autant plus effrayants que le contrôle social est effectué par la population elle-même. On attend avec impatience un deuxième tome, sur l'après Mao, afin de voir si la liberté de ton sera identique.

On se laisse porter par le récit graphique de Abazis, par le talent du dessin de Li Kunwu. Mais sans didactisme empesé, ces deux ouvrages permettent de réfléchir sur les impasses des régimes communistes du siècle précédent : le socialisme du XXIe siècle, encore à inventer, doit prendre au sérieux et éviter ces écueils du passé.  

Sylvain Pattieu 

 

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