Disparition : Jean-Luc Einaudi, historien entêté

Le 22 mars, Jean-Luc Einaudi disparaissait. Il faut revenir sur l’œuvre d’historien qu’il nous laisse, car si Einaudi n’est pas historien de formation (il travaillera toute sa carrière comme éducateur spécialisé au sein de la Protection judiciaire de la jeunesse), il fut l’un des premiers à écrire l’histoire du 17 Octobre 61.

Ce jour-là, en plein cœur de la guerre d’Algérie, des milliers d’Algériens décident de rompre en plein Paris le couvre-feu qui leur est imposé en France depuis plusieurs semaines. Manifestation pacifiste, cette irruption des Algériens au cœur de Paris sera impitoyablement réprimée. Usant d’une violence débridée, la police fera cette nuit-là au moins 150 morts selon Jean-Luc Einaudi. Le préfet de police est alors un certain Maurice Papon.
C’est en 1991 que Jean-Luc Einaudi publie aux éditions du Seuil, la ­Bataille de Paris – 17 octobre 1961. Très documenté et précis, malgré la rareté des sources, puisque les archives de la préfecture de police lui sont interdites, le livre fera grand bruit. Jean-Luc Einaudi accumule les témoignages d’acteurs de cette époque (Algériens vivant alors à Paris, militants, policiers…), et aura également accès à une partie des archives de la fédération de France du FLN. Historien amateur peut-être, Einaudi sera le premier à fournir une somme capable de donner à comprendre ce qui s’est passé ces jours-là.

En finir avec l’histoire officielle 
Pour beaucoup, trop jeunes pour avoir connu la période de la guerre d’Algérie, ce livre permet de lever le voile sur une série d’aspects restés dans l’ombre. Jusqu’alors, l’histoire officielle parle surtout de règlement de comptes entre FLN et MNA. Les événements du 8 février 1962, les morts du métro Charonne, ont peut-être aussi participé à laisser dans l’ombre cet autre massacre. Et ce récit d’une nuit de massacre en plein Paris est devenu inconnu. Il faut aussi ajouter qu’après la fin de la guerre d’indépendance algérienne, en 1962, une sorte de consensus se fera autour d’un certain oubli des deux côtés de la Méditerranée.
Einaudi continuera à travailler sur le sujet, cherchant sans cesse de nouvelles sources. Ainsi après plusieurs rééditions de la Bataille de Paris, après avoir pu enfin accéder à une partie des archives policières, il publie en 2001 Octobre 1961, un massacre à Paris, puis en 2009 Scènes de la guerre d’Algérie en France – Automne 1961. Il écrira aussi une série de livres, la plupart concernant cette période sombre de la guerre d’Algérie, dressant le portrait d’acteurs et de militants de cette époque (Georges Mattéi, dans Franc-tireur ou Lisette Vincent dans Un rêve algérien).
Depuis, une nouvelle génération d’historiennes et d’historiens se sont emparés de ces sujets et ont poursuivi le travail entamé par Einaudi et quelques autres pionniers. Au collège ou au lycée, si dans les années 1980 ou 90 on évoque la torture en Algérie, le sort réservé aux Algériens en France métropolitaine n’était quasiment jamais abordé. Aujourd’hui, les manuels scolaires ont intégré l’histoire du 17 Octobre 1961, et en octobre 2012, François Hollande reconnaîtra officiellement du bout des lèvres la « répression sanglante » du 17 Octobre 1961.
Ce fut un long chemin, Jean-Luc ­Einaudi en fut l’un des premiers artisans et sûrement le plus entêté. La dette que nous avons à son égard est immense.

Pierre Baton

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