Expositions - Van Gogh, Japon, humour et « art nouveau »

Le japonisme, d’où l’art moderne occidental a tiré une large partie de son renouveau, s’apparente à un puzzle dont n’étaient exclus ni l’humour ni le souci de nouveauté, y compris au Japon même, ainsi que le rappellent trois expositions parisiennes.
Chez Van Gogh (1853-1890), l’humour n’est pas la veine la plus connue, bien qu’on puisse citer son Squelette fumant une cigarette et diverses autres plaisanteries d’atelier. On trouve aussi des traces de cette belle humeur dans sa correspondance, y compris celle qu’il échangea avec son frère. Mais était-ce pour se moquer qu’il demandait à ce dernier de lui procurer tout ce qu’il pourrait trouver à Paris d’estampes japonaises, estimant que tout « l’avenir de l’art nouveau » se trouvait dans ces « japonaiseries », comme dans ce qu’avait à ses yeux de japonais le Midi de la France ? On sait en tout cas de longue date ce que son œuvre doit à ces influences nipponnes, et la Pinacothèque de Paris (jusqu’au 17 mars 2013) en renouvelle la démonstration à travers une trentaine de toiles et esquisses de Van Gogh confrontées à leurs sources probables ou certaines. À côté de rapprochements peu convaincants (entre contours de montagne et meule de foin), d’autres emportent l’adhésion pour les couleurs ou pour les formes, notamment celles de ces arbres désormais dénommés « tormenteux » par les jardiniers, sans parler des lumières splendides où le peintre rivalise avec les « japonaiseries ».
Influence première
Avec ses représentations de paysages, larges succès populaires que peu d’artistes occidentaux connurent de leur vivant, Utawaga Hiroshige (nom d’école d’Andö Tokutaro, 1797-1858) fut certainement celui qui influença le plus Van Gogh. La Pinacothèque lui consacre une exposition en complément de la précédente, non pas « la première » (après Angers, 1978, et quelques autres), en tout cas la plus abondante jamais présentée en France, avec quelque deux cents planches géniales et de toute fraîcheur. L’humour d’Hiroshige est moins à chercher dans ses shunga (planches érotiques la plupart du temps pleines de passion, absentes de cette présentation) que dans ses paysages mettant en scène des récits burlesques ou désorientant le regard par leurs détails ou leur cadrage. Rien de cérémonieux ou de compassé dans sa fameuse vue d’Edo ayant pour héros deux chiots se disputant une sandale de paille…
Humour et fantaisies
« Warai, l’humour dans l’art japonais de la préhistoire au xixe siècle », l’exposition présentée jusqu’au 15 décembre à la Maison de la culture du Japon à Paris, évoque la place éminente dévolue au rire dans la société japonaise bien avant son ouverture à l’Occident (1853), à travers maints exemples aussi débridés que le Rouleau de la bataille des pets, thème iconographique attesté dans le clergé et à la cour entre le xiie siècle et la fin de l’ère Edo. Mais à côté de cette tradition enjouée, qui remonte peut-être aux sculptures funéraires haniwa de l’époque Jômon et qu’a prolongée le « sourire éternel » du Bouddha, se sont fait jour maintes expressions critiques ou satiriques tendant à déjouer la censure. Avec les fantaisies de Kyösai (1831-1889) souvent proches du « nonsense » anglo-saxon, et surtout celles de Kuniyoshi (1798-1861), dotant de têtes de chat ou de corps de poissons geishas et acteurs qu’on lui interdisait de représenter, apparaît là aussi un « art nouveau » méritant tous les regards.
Gilles Bounoure

Essai - La Capitana, Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Métailié, 2012, 336 pages, 20 euros
La Capitana dont il est question dans le titre s’appelle Mika Etchébéhère, militante communiste antistalinienne d’origine argentine, qui s’est battue dans la milice du Poum lors de la guerre d’Espagne, jusqu’à y gagner ses galons de capitaine. Il y a quelques années, les éditions Actes Sud avaient de nouveau publié son livre de mémoires, Ma guerre d’Espagne à moi1. 
L’ouvrage d’Elsa Osorio n’est pas une biographie ou un essai, mais un ouvrage de fiction. Elle s’appuie bien entendu sur l’ensemble des documents qu’elle a pu rassembler, mais elle aborde son sujet en écrivaine. Elle entrelace les différents moments de la vie de Mika, organise des allers-retours entre les années de formation, les activités militantes et les nuits de veille sur le front espagnol. Elle joue également de la distance, tantôt narratrice omnisciente nous parlant de la fondation d’une communauté juive en Argentine, tantôt s’adressant directement à Mika, la tutoyant, s’efforçant de nouer un dialogue malgré les années et la distance. 
Nous n’avons pas les compétences historiographiques pour juger de la rigueur des informations, du déroulé des évènements. Cependant, la fiction touche juste en parvenant dans un espace resserré à nous faire ressentir la grande tragédie du mouvement ouvrier au mitan du xxe siècle, pris en tenaille entre fascisme et stalinisme. Dans ce contexte, la révolution espagnole représente un évènement majeur, fascinant et encore riche d’enseignements, la riposte tant espérée à la victoire sans combats – ou presque – du nazisme. 
L’on croise dans ces pages Marguerite et Alfred Rosmer, Kurt et Katia Landau et tant d’autres opposants au stalinisme. Ces hommes et ces femmes qui ont su rester fidèles aux principes de démocratie ouvrière et d’internationalisme. Ce beau roman fait revivre, à travers le parcours de Mika, leurs actions et leurs controverses, leurs contradictions aussi, et témoigne d’un engagement aujourd’hui plus nécessaire que jamais.
Henri Clément
1. Collection Babel Révolutions, Actes Sud, 1998.

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