L’UMP entrée en crise existentielle

Par Jean-Philippe Divès

Difficile de ne pas se divertir au spectacle des déchirements tragicomiques du parti ex-présidentiel… En même temps, cette crise pourrait bien modifier en profondeur le champ politique à droite ; et une des grandes bénéficiaires, s’appeler Marine Le Pen.

« La crise va s’approfondir », écrivions-nous à propos de l’UMP au lendemain de la défaite de Sarkozy1. Personne n’imaginait pourtant l’incroyable scénario de l’affrontement Copé-Fillon, avec son accumulation d’accusations de fraude, insultes et coups tordus, débouchant sur une scission du groupe parlementaire à l’Assemblée nationale. De même était-il difficile de concevoir que cette crise échappe à tout contrôle, à tel point que même Sarkozy, après Juppé, ne parvienne pas à imposer sa « médiation ».

On a donc vu se développer et agir pleinement les facteurs de crise qui apparaissaient dès avril-mai 2012. Ce qui a débouché sur une situation faisant surgir, ou révélant, des fractures qui posent de nouveaux problèmes.

 

Bonapartisme sans bonaparte

Après Chirac, Sarkozy s’était emparé de l’UMP corps et âme. Logiquement, l’un des déclencheurs de la crise a donc été sa mise en retrait sans successeur désigné. L’UMP reste en effet un parti verticaliste, accoutumé à suivre les yeux fermés un sauveur, un chef ne pouvant être que le président en exercice ou le candidat à la présidence de la République. Les tentatives d’en faire une formation de droite plus proche des normes de la démocratie bourgeoise, sur le modèle des partis de droite d’autres pays européens (de l’Union chrétienne démocrate d’Angela Merkel au Parti conservateur d’un David Cameron qui défend le mariage gay), ont fait long feu. Le fait qu’avant le scrutin, les divergences de fond aient été simplement tues, tout se centrant sur les personnalités des impétrants (notamment lors du débat télévisé Copé-Fillon), illustre cette culture de « parti godillot ». Ainsi, après le départ soudain de son chef, l’UMP s’est retrouvée comme un corps sans tête, un bonapartisme sans bonaparte.

Dès lors, toutes les ambitions étaient libres de se déchaîner, et elles n’ont pas manqué de le faire. La compétition s’est vite trouvée polarisée entre l’ex-premier ministre de Sarkozy et le secrétaire général de son parti, qui se partageaient l’essentiel des soutiens des parlementaires et des responsables locaux. Mais le second a pu s’appuyer en outre sur l’appareil central, qu’il contrôlait et qui l’a déclaré vainqueur. Les deux prétendants ont aujourd’hui perdu beaucoup de leur aura parmi les militants et dans l’électorat de droite. Mais leur affaiblissement ne fait que préparer de nouveaux affrontements.

D’autres en effet sont aux aguets. Se référant aux candidats écartés lors de la phase des parrainages (Bruno Le Maire, Nathalie Kosciusko-Morizet, Xavier Bertrand…), l’éditorialiste Françoise Fressoz note sur son blog du Monde : « En deux semaines, les non alignés ont changé de statut. Au début de la guerre Fillon-Copé, ils se voulaient casques bleus, aujourd’hui ils ressemblent plutôt à des piranhas. Convaincus  que leurs aînés sont durablement discrédités, ils veulent leur part du gâteau. MM. Fillon et Copé sont prévenus : plus ils tardent à s’entendre, plus leur autorité sur le mouvement s’affaiblit. »2 Autrement dit, la guerre des chefs n’en est qu’à ses débuts.

 

Le débat sur la droitisation

L’autre déclencheur a été le résultat du second tour présidentiel, plus serré que beaucoup ne l’attendaient. Du fait de ce résultat, aucun argument définitif n’a pu être avancé pour tenter de résoudre la divergence, apparue pendant la campagne présidentielle, sur son caractère ultra droitier, draguant ouvertement les 

électeurs du FN. La « stratégie de droitisation » inspirée par Patrick Buisson, conseiller de Sarkozy, l’avait-elle conduit à la 

défaite, ou bien grâce à elle n’était-on passé qu’à un cheveu de la victoire ? Le politologue Dominique Reynié, proche de l’UMP, souligne que cette dernière « a échoué à ce dernier scrutin dans les pires conditions car elle ne sait pas dire aujourd’hui si elle doit cette défaite à un déficit de droitisation ou, au contraire, à un excès »3.

Autour de Fillon, qui affirme vouloir « défendre le rassemblement de la droite et du centre, les valeurs républicaines, le service de l’intérêt général », se sont donc réunis les partisans d’un recentrage sur une ligne de droite plus traditionnelle. Derrière Copé, ses propos sur le racisme anti-blanc et son pain au chocolat, se sont groupés les défenseurs de la « droite décomplexée ».

Il y a des exceptions : les plus « modérés » Jean-Pierre Raffarin et Luc Châtel se trouvent ainsi avec Copé, et les très droitiers Eric Ciotti et Christian Estrosi au premier rang filloniste. Mais comme dans tous les partis institutionnels, les alliances et clivages ont souvent d’autres ressorts que des lignes idéologiques : amitiés, haines, intérêts, calculs… N’a-t-on pas vu, au second tour de la primaire socialiste, Arnaud Montebourg défier ce qui semblait la logique en soutenant François Hollande contre Martine Aubry ?

 

Une opposition stratégique et « culturelle »

Au-delà des choix tactiques, des « positionnements » dont le but premier est d’attraper le plus de voix possible, les déclarations et prises de position ont une logique politique. Et celle-ci tend de plus en plus à dessiner deux stratégies, deux camps, le résultat « 50/50 » du scrutin Copé-Fillon ne faisant qu’exacerber l’opposition.

Les camps Copé et Fillon n’ont pas de désaccords en matière économique. Ils sont tous deux néolibéraux et pro-Union européenne, au service du grand patronat. Mais ce qui distingue entre eux les courants bourgeois réside le plus souvent dans les formes, les modalités d’exercice de la domination. Les thématiques de Copé, aux nets accents autoritaires et xénophobes, sont dans la ligne de la seconde partie du mandat de Sarkozy. Elles sont portées au paroxysme par le courant « La droite forte », arrivé en tête du vote des motions du « congrès » de l’UMP, qui cible pêle-mêle les musulmans, les fonctionnaires, l’assistanat, le laxisme, les syndicats ou encore les médias au nom de « nos modes de vie, nos traditions, notre identité qui fondent la France d’hier, d’aujourd’hui et de demain (…) fière de ses traditions judéo-chrétiennes ». Face à ce discours ayant peu à envier au FN, Fillon incarne une droite qui n’est pas moins implacable mais se veut plus « tranquille », plus « responsable ». En quelque sorte, Mario Monti contre Silvio Berlusconi.

Cette différence stratégique se double d’une opposition de style et, même, de culture. Jean-Luc Mélenchon en fait sur son blog une description imagée mais pertinente. Il souligne que Copé « incarne la nouvelle droite qui ouvre les portes à coups de pied et anime son parti comme un club de gym. Fillon, c’est le ramassis gélatineux de la droite aigrelette, celle de la bonne société des gros bourgs, gens en place, garçons bien coiffés et filles en jupes soleil qui boivent du lait en famille mais se déchirent en soirée. Cette droite-là essayait d’être gaulliste quand elle pouvait. Elle peut être encore la plus nombreuse dans la société, elle n’est plus la force allante »4.

 

Prise en sandwich

Quelle que soit l’issue des tractations qui se poursuivent, que celles-ci débouchent ou non sur l’organisation d’un nouveau scrutin, l’UMP a cependant un autre très gros problème. Qui différencie d’ailleurs l’actuelle guerre des chefs de toutes celles qui l’ont précédée – Chirac-Balladur, Sarkozy-Villepin, etc. Les courants qui se forment autour de Copé et Fillon expriment en effet des tendances qui se trouvent déjà matérialisées, incarnées dans deux autres formations ayant pignon sur rue. D’un côté, le Front national, recentré « bleu marine », qui face aux copéistes pourra continuer à affirmer avec quelque crédibilité qu’il vaut mieux « préférer l’original à la copie ». De l’autre, l’UDI (Union des démocrates et indépendants) nouvellement formée sous l’égide de Borloo, pour reprendre la place qu’occupait l’ancienne UDF de Giscard, et qui a commencé à accueillir des élus rebutés par la ligne Sarkozy-Buisson-Copé. Au milieu, l’UMP est prise en sandwich.

Chirac gardait un vague vernis gaulliste, mais déjà le gaullisme – avec son plan, sa politique industrielle, ses prétentions interclassistes, une certaine défense de l’indépendance nationale… – était mort et enterré sous les assauts de la mondialisation. Cette fin est ce qui avait permis la fondation en 2002 de l’UMP, rassemblant les « familles » gaulliste, libérale et démocrate-chrétienne, désormais unies autour du néolibéralisme des politiques de l’Union européenne.

L’UMP avait vocation à empêcher que ne se reproduise le scénario de la présidentielle de 2002, avec Le Pen au second tour, en renforçant le bipartisme entre une droite qu’elle aurait représentée totalement et une gauche sous hégémonie du PS. Mais avec la crise économique, historique et prolongée, qui s’est engagée en 2008, tout l’édifice s’est lézardé. o

1. « Après la défaite, l’UMP divisée et sous pression », TEAN! La Revue n° 32, mai 2012.

2. http://fressoz.blog.lemonde.fr/2012/12/0...

3. « L’UMP est confrontée à un risque d’explosion », Le Monde, 19/11/2012.

4. Et d’estimer ensuite (mais c’est là de l’ordre du pronostic, plus aléatoire) que « Fillon a perdu », « Copé peut lui sauter sur la tête à pieds joints » et « il va le finir à coups de pieds »… http://www.jean-luc-melenchon.fr/2012/11...

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