Agro-industrie : nourrir l’humanité ou le capital, il faut choisir !

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Intro. Qu’est-ce que l’agro-industrie ? En quoi ça nous concerne au NPA ?

Qu’est-ce que l’agro-industrie ou « agribusiness » ?

L’agro-industrie est centrée bien sûr sur l’agriculture (et la pêche) mais regroupe aussi en amont les industries des intrants (semences, engrais, biocides, énergie) et du matériel agricole, et, en aval, les entreprises de stockage et de transformation (agroalimentaire bien sûr, mais aussi pétrolière avec les agrocarburants et industrielle comme pour le textile et les isolants naturels). Se rajoutent évidemment les services associés comme le transport et le négoce (et la spéculation !).

Ne font pas partie de cette industrie le commerce, la grande distribution, la restauration, etc. même si le lien entre grande distribution et agro-industrie est évident, la grande distribution n’est-elle pas l’industrialisation du petit commerce ?

Le poids de cette industrie est gigantesque. Et son périmètre ne fait que croître puisqu’on se tourne de plus en plus vers l’agriculture pour résoudre les problèmes énergétiques, comme on l’a vu avec les agro-carburants et avec la méthanisation aujourd’hui.

En France 2013, le solde commercial du secteur agroalimentaire est de 8,5 milliards €, juste derrière l’aéronautique. Le chiffre d’affaires, lui, est de 160,5 milliards €. Première industrie de France.

Dans le monde le secteur agroalimentaire représente 20 billions $ soit 30 % de l’économie.

Pourquoi ça nous intéresse au NPA ?

Il est évident pour nous que le NPA ne peut ignorer cette industrie et délaisser la question de l’agriculture et de l ’alimentation comme étant des questions secondaires, voire des sujets de reflexion pour Les Verts et les bobos.
On doit s’y intéresser car de près ou de loin, on peut dire que l’agro-industrie est liée à tous les maux du capitalisme. Santé, environnement, conditions de travail, finances, sont des questions ou l’agro-industrie est en première ligne et affecte la vie de tout un chacun-E.

Au niveau européen, la PAC représente 40 % du budget de l’UE, et les agriculteurs et éleveurs sont loin d’être les seuls récipiendaires. Des entreprises comme Doux ont touché pendant des années des subsides de la PAC, ce qui ne l’a pas empêché de laisser des centaines de salariés sur le carreau. Mais des multinationales comme Nestlé et Danone touchent aussi des aides européennes, dont on peine à trouver le début d’une justification.

Et comme l’a dit la primatologue Jane Goodall « Nous sommes ce que nous mangeons »…

Présentation atelier

Après un résumé des méfaits de l’agro-industrie nous parlerons de nos propositions pour un autre type d’agriculture et d’agro-industrie. Il n’est évidemment pas possible de traiter un domaine aussi vaste en un atelier, mais il est évident qu’il faudrait aussi parler de l’aspect institutionnel et réglementaire : en particulier de l’Europe, de la PAC, de TAFTA. Pour ne pas surcharger le topo, je vous suggère de traiter ces questions lors des échanges en fonction de vos demandes.

Les méfaits de l’agro-industrie

Et les bienfaits ?

Dans un souci d’équité j’avais pensé avoir une section « bienfaits de l’agro-industrie » mais j’ai séché et mes camarades de la CNE aussi. On peut certes être tenté de dire que, grâce à l’agro-industrie, nous mangeons à notre faim, ce qui serait indéniablement un progrès, et que la terre accapare beaucoup moins de main d’œuvre, ce qui n’est pas nécessairement un progrès.

En réalité, ces avantages ont été largement sur-évalués, en particulier la famine dont nous verrons plus loin qu’elle est loin d’avoir été éradiquée et nous verrons dans la seconde section que d’autres solutions existent, et ce avec moins de dégâts environnementaux.

Notons finalement que les mal-nommés rendements agricoles ont cessé d’augmenter et que nous avons atteint les limites du système. Ils ont même dans certains cas commencé à diminuer par exemple avec les cultures OGM, quand on doit constamment réévaluer les résistances et développer de nouveaux intrants.

Passons aux méfaits qui, eux, sont bien réels ! J’ai essayé de les classer par souci didactique, mais cela reste un peu artificiel car les problèmes sociaux, environnementaux, culturels sont forcément liés dans la mesure où nous ne sommes pas des êtres dématérialisés.

Social

En agriculture, on a une profession en crise. Les agriculteurs ne sont pas une profession homogène. D’un côté des petits paysans et de l’autre des financiers, des multimillionnaires gavés à la PAC (avec le cas extrême de la ferme aux mille vaches dont le promoteur est l’entrepreneur en BTP Michel Ramery). Le nombre d’exploitations, 515 000, a baissé de moitié en 20 ans. Le nombre d’actifs (exploitants et salariés) ne fait que baisser mais la proportion des salariés augmente, entre 2000 et 2010 elle est passée de 14 à 20 %.

Un agriculteur se suicide tous les deux jours en France. C’est un taux nettement au-dessus du reste de la population. Par exemple c’est plus de deux fois plus élevé que celui des employés d’Orange ou de la Poste.

Les travailleurs du secteur élevage industriel font partie des moins bien lotis que ce soit en terme de salaire que de qualité de travail. Les conditions y sont considérées comme pire que celles du BTP.

Dans les abattoirs et les élevages industriels, le traitement qui est fait aux animaux a un effet dévastateur évidemment sur les animaux eux-mêmes mais aussi sur les travailleurs. Aux États-Unis, les élevages industriels sont désignés par le terme CAFO (Concentrated animal feeding operation) : l’aspect concentrationnaire est clairement assumé. Gandhi a dit : « On peut juger de la grandeur d’une nation et de son progrès moral par la façon dont les animaux y sont traités ». Sans forcément devenir végétarien, on peut méditer cette citation, car les sociétés qui maltraitent les animaux maltraitent aussi les humains. Dans le cas de la ferme des mille vaches, la vache n’est même plus considérée pour sa valeur (en viande et en lait), ce sont ses déjections (pour nourrir un méthaniseur géant) qui au cœur du projet.

Au niveau de la vie dans les zones rurales, la désertification due à la baisse du nombre d’exploitations agricoles ne permet pas d’assurer services publics et sociaux.

On voit en Amérique du sud, les effets des cultures de soja GM [1], où les petits paysans n’ont plus accès à la terre et n’ont pas de travail.

Quand on parle d’extractivisme, on pense généralement aux industries minières et pétrolières, mais le terme peut aussi s’appliquer à l’agro-industrie, puisqu’il s’agit aussi de l’exploitation de ressources naturelles à l’échelle industrielle. On pourrait être tenté faire un distinguo dans la mesure où les ressources en minerais ou en hydrocarbures ne sont pas renouvelables alors que les ressources agricoles, elles, en théorie, le sont. En réalité, les pratiques agricoles industrielles en détruisant la vie des sols épuisent ces ressources en quelques années.

Biosphère

  • Perte de la biodiversité.
    • Biodiversité sauvage. Nous sommes entrés dans une période de disparitions d’espèces qui est similaire à la période qui a vu l’extinction des dinosaures. Mais la biodiversité, ça ne se mesure pas seulement par le nombre d’espèces. La biodiversité est un système dynamique. Les espèces ne sont pas figées mais évoluent tout le temps. Mais aujourd’hui, au lieu d’évoluer, un nombre extrêmement important d’espèces disparaissent purement et simplement. L’agroindustrie joue un rôle multiple dans cette dégradation :
      • par l’accaparement des terres et le morcellement (et la destruction) des écosystèmes
      • par la déforestation et donc la destruction des plus grands réservoirs de biodiversité sur terre
      • par les effets des produits chimiques utilisés.
    • La disparition de certaines espèces (comme les espèces clé de voute, keystone species) peut avoir des conséquences catastrophiques, comme nous commençons à le voir avec les insectes pollinisateurs
    • La situation de la biodiversité cultivée ou élevée est pire : plus de 90 % des variétés anciennes végétales et des anciennes races d’animaux de ferme ont disparu en quelques dizaines d’années. Cette perte de biodiversité est un risque majeur pour l’humanité. De nombreux chercheurs prédisent des famines dues à des maladies ou des ravageurs contre lesquels nous avons perdu tout moyen de lutter.

L’industrie des semences est extrêmement concentrée : 10 entreprises se partagent 67 % du marché mondial, les 5 premières 57 % et les 3 premières (qui sont toutes les trois des chimistes) 47 %, la première est Monsanto avec 1/4 du marché, Monsanto qui ne produisait pratiquement pas de semences jusqu’aux années 80 et l’avènement des PGM [2]. Je parlais de système dynamique, et il est évident que l’industrie semencière est tout sauf dynamique. Comparons par exemple les centaines de variétés de maïs qui étaient disponibles au paysan mexicain, et les quelques variétés hybrides, voire GM, proposées par les semenciers aujourd’hui. Dans le premier cas on a des variétés qui ont évolué au cours des siècles et qui évoluent chaque année. Le paysan qui ressème ses graines ne ressème jamais exactement la même variété, puisqu’il va chaque année garder les graines des plants qui correspondent le plus à ce qu’il recherche (que ce soit en terme de goût, de productivité, de résistance aux maladies). Dans le second cas, on a des semences produites de la manière la plus uniforme possible et avec le moins de variation possible. Les mêmes semences sont vendues sur tous les continents. Elles ne sont évidemment pas adaptées et ce sont les intrants qui permettent de compenser ce manque d’adaptation. Elles ne sont évidemment pas adaptables puisqu’on ne peut les ressemer. Il faut aussi noter que nous avons été dépossédés d’un patrimoine variétal qui avait été acquis sur des centaines ou des milliers d’année. Il se passe exactement la même chose en élevage. De plus en plus, la procréation se fait par insémination artificielle : un seul taureau peut engendrer des milliers de veaux et génisses. L’éleveur est dépossédé de son savoir-faire de sélectionneur.

    • Petit aparté : le projet de stocker des graines dans la grotte de Svalbard en Norvège est une vaste blague. Cette espèce d’arche de Noé végétal est une fumisterie pour au moins trois raisons :
      • la plupart des graines congelées ne gardent leur capacité reproductives que quelques années
      • comme seules quelques graines sont gardées, la diversité génétique est quasi inexistante
      • les promoteurs de ce projet n’ont, semble-t-il, pas entendu parler du réchauffement climatique, et leur congélateur naturel est loin d’être éternel.
    • La perte de biodiversité n’est pas réversible. Nous ne pouvons pas re-créer une forêt tropicale. Chaque arbre coupé abritait un écosystème unique qui est perdu à jamais. Comme le dit le botaniste Francis Hallé, une forêt n’est pas issue de l’activité humaine, ce n’est pas une plantation d’arbres.
  • Pollution de notre environnement.
    • Air, qui affecte tout particulièrement les personnes proches des zones d’épandages : populations riveraines et travailleurs de la terre.
    • Eau. En France le chiffre d’affaires de l’industrie du traitement de l’eau est 10 fois plus important que celui de l’industrie des des pesticides. De plus l’élevage est un très gros consommateur d’eau.
  • Destruction des sols avec une perte d’humus autour de 75 %. L’humus c’est la partie vivante du sol, c’est donc la partie carbonée. Donc quand on perd de l’humus, on libère du CO2 (entre autres), ça peut aller jusqu’à plusieurs dizaines de tonnes par hectare et par an). En 20 ans l’équivalent de la surface des États-Unis a été rendue inutilisable pour l’agriculture. Ce qui fait que de plus en plus de terres classées comme arables sont en fait en état de mort retardée et ne servent plus que de support aux plantes qui y poussent, tous les nutriments étant apportés sous la forme d’intrants pour la plupart d’origine chimique. Cet aspect est caricaturé dans les cultures hydroponiques, dans ces cultures hors-sol les plantes poussent dans un substrat stérile totalement artificialisé.
  • Dévastation des paysages. Destructions des haies, monocultures à perte de vue, forêts monospécifiques, assèchement des marais. Ces ravages ont des effets autres que visuels. Ils participent évidemment à la chute de la biodiversité. Ils modifient le cycle de l’eau. Ils ont des effets sur le climat local et in fine sur le climat global.
  • Le dérèglement climatique. L’agriculture, l’élevage sont des contributeurs directs très importants à l’augmentation des gaz à effet de serre, mais le système agro-industriel y participe aussi largement.
    • L’agriculture industrielle ne perdure que grâce est des apports continus d’intrants. Ces intrants sont pour la plupart issus de l’industrie chimique, elle-même très gourmande en énergie. Incidemment, je parle d’agriculture industrielle à ne pas confondre avec l’agriculture intensive. On peut avoir des cultures très intensives en terme de production par m2 mais où tout le travail est fait à la main.
    • L’utilisation d’engrais azoté libère du protoxyde d’azote (N2O), un gaz à effet de serre 310 fois plus puissant que le dioxyde de carbon(CO2).
    • La déforestation des forêts tropicales est l’une des causes les plus importantes du réchauffement climatique.
    • L’élevage industriel est lui aussi un gros émetteur de gaz à effet de serre, indirectement par l’utilisation massive de céréales et directement par les émissions de méthane par les animaux. Le passage d’un élevage basé sur le pâturage à un élevage hors-sol où les animaux sont nourris de grains autrefois principalement consacré à l’alimentation humaine, a multiplié la contribution de l’élevage.
    • Les transports ont augmenté de manière exponentielle pour plusieurs raisons :
      • La spécialisation des grandes régions agricoles au niveau mondial a mécaniquement multiplié les transports de matières premières. Ainsi la plupart des protéines végétales consommées par les élevages français sont importées sous la forme de soja d’Amérique du sud. Cet exemple est typique d’un système délétère. Il faut quand même rappeler que les bovins, les ovins ou encore les caprins sont des herbivores. Un pâturage varié est tout ce qu’il leur faut. Ce ne sont pas des granivores ! En ce qui concerne les omnivores comme les porcins ou la volailles, faut-il rappeler que nous en élevions en France avant la découverte du soja ! S’il est juste de dire que les agrocarburants sont en fait des nécro-carburants qui accaparent des terres normalement utilisées pour l’alimentation humaine, comment nommer ces cultures de céréales destinées aux animaux ?
      • L’industrie agroalimentaire est elle aussi très utilisatrice de transports. Nous avons tous entendu parler du yaourt dont les ingrédients ont fait plusieurs milliers de kilomètres, sous prétexte d’utiliser la poudre de lait la moins chère, d’utiliser les fruits de pays dont la main d’œuvre est la moins chère, etc.
      • Le système de distribution de l’agroindustrie est lui aussi très gourmand en transport : grande distribution, produits standardisés à l’échelle planétaire…

Santé

À première vue, de quoi se plaint-on alors que notre espérance de vie a augmenté de manière significative ? En réalité, quelques découvertes ont permis de cacher des problèmes bien réels. L’hygiène, les antibiotiques ou encore la réfrigération ont fait plus pour notre espérance de vie que toutes les productions de l’agroindustrie.

Mais notre santé est bien mise en danger. Je ne vais pas revenir sur la pollution de la biosphère mais il va sans dire que la présence de produits cancérigènes ou de perturbateurs endocriniens (par exemple) dans l’air, l’eau ou l’alimentation nous affecte directement. Mais de manière plus insidieuse, l’agro-industrie a modifié nos manières de nous nourrir et a créé volontairement des addictions : le gras, le sucre et le sel [3] en sont les principaux ingrédients. Et les premiers visés sont bien sûr les enfants avec la recherche du « bliss point », l’équilibre extatique entre sel, sucre et gras, qui rend le produit irrésistible et addictif.

Les résultats sur la santé publique sont visibles à l’œil nu : c’est l’obésité et tous ses corollaires, maladies articulaires, cardiaques, métaboliques.

Mais les effets de l’alimentation industrielle ne sont pas tous visibles mais tout aussi pernicieux. L’augmentation de la quantité de gluten ingéré (du fait qu’on mange beaucoup plus de farine blanche, donc plus concentrée en gluten, et du fait que les industriels de la panification ont demandé des variétés de blé plus riches en gluten) serait en partie responsable de l’intolérance au gluten. Une étude récente pointe elle vers le rôle du glyphosate (le fameux Round-up de Monsanto) dans l’explosion des cas d’intolérance au gluten [4]. De même l’exposition aux phtalates présents dans les emballages alimentaires serait en partie responsable de l’augmentation des intolérances alimentaires de toutes sortes.

L’augmentation de la consommation de produits d’origine animale dans les pays riches affecte notre santé et met en péril la vie de centaines de millions de petits paysans dans les pays pauvres (par l’utilisation des terres pour l’alimentation animale).

La qualité de notre alimentation régresse. Les aliments industriels sont moins nutritifs. Il suffit de manger 3 fruits ou légumes bio pour avoir les mêmes quantités de vitamines et autres anti-oxydants que les 5 préconisés par les nutritionnistes [5]. On pense que la raison est physiologique : les plantes bio doivent faire face à des attaques potentielles et pour se défendre elles produisent toutes sortes de composés chimiques, comme justement les anti-oxydants.

L’utilisation de biocides dans l’agriculture met en danger la vie des travailleurs et des riverains. La maladie de Parkinson a été reconnue comme maladie professionnelle en agriculture alors qu’il est très difficile de prouver le caractère professionnel d’une maladie, d’autant que l’origine de la plupart des maladies est multifactorielle et en partie génétique. Mais il ne fait aucun doute aujourd’hui que les biocides favorisent l’émergence de cancers et de maladies neuro-dégénératives. Les statistiques que fournit la MSA [6]montrent que globalement les agriculteurs n’ont pas plus de cancers que les citadins, mais ces statistiques cachent des disparités. Clairement les agriculteurs et agricultrices sont moins affectés par les pollutions dues aux transports ou à l’industrie et surtout ils fument beaucoup moins que la moyenne, mais, par contre, ils sont plus sujets à certains cancers spécifiques (cancers des lèvres, de la prostate, du cerveau et des cancers hématologiques). La MSA refuse pourtant toujours de reconnaître certains cancers comme maladies professionnelles.

L’antibiorésistance est autre problème majeur en termes de santé animale et humaine au niveau mondial.

Il faut aussi noter que cette industrie multiplie les scandales alimentaires et sanitaires. Les normes prétendues nous protéger servent en fait à protéger les industriels de la concurrence en éliminant les petits producteurs.

Culture et société

  • Changement de notre rapport à la Nature. Il ne s’agit pas ici de refaire ici l’histoire de l’humanité. Mais en simplifiant à l’extrême, nous sommes passés du stade de cueilleurs-chasseurs (ou pêcheurs), c’est-à-dire une période de grande proximité avec notre environnement et où nous nous contentions de ce que la Nature avait à offrir, à des civilisations paysannes, qui ont commencé à se déconnecter peu à peu de leur environnement, pour finalement arriver au XXe siècle à des modes de vie totalement déconnectés de la Nature. Certains peuvent voir cela comme un progrès mais dans le même temps, on ne peut que constater le besoin de beaucoup d’entre nous de se réapproprier cette héritage. Cela peut prendre toutes sortes de formes d’opposition au système qui nous oppresse, comme on le voit à Notre-Dame des Landes
  • Cuisine. En industrialisant la production alimentaire c’est tout un pan de notre culture millénaire qui a été massacré. Non seulement, de moins en moins de gens savent cuisiner. Mais notre goût a changé car il est altéré par ce que nous mangeons. Cela affecte aussi les professionnels comme les cuisiniers devenus adeptes de la cuisine d’assemblage. Nous avons l’impression que notre alimentation est plus variée car nous avons accès à toutes sortes de recettes « exotiques ». La réalité est toute autre. La plupart des plats sont préparés avec les mêmes ingrédients de base supplémentés par des additifs industriels. Ce qui nous est vendu comme un progrès est en général une régression. Prenons comme exemple les jus de fruits. Quel est l’intérêt de boire un jus d’orange par rapport à manger une orange ? À part la facilité relative, aucun. Par contre les désavantages sont nombreux : le jus est un produit transformé, et toute transformation implique une perte nutritionnelle, on en boit beaucoup trop (peu de gens mangeraient trois oranges d’un coup !) et du coup même avec du jus non sucré on consomme beaucoup trop de glucides, alors que nous ne mangeons pas assez de fibres, nous les supprimons d’un aliment qui en est riche (le fruit), nous buvons et donc ne mastiquons pas, ce qui n’est pas une bonne idée pour notre dentition.
  • Notre rapport à l’alimentation a aussi changé. De qualitatif (« il faut manger un peu de tout sans excès ») nous sommes passé au quantitatif et au prétendu scientifique. Résultat : le consommateur ne sait plus où donner de la tête entre les recommandations journalières pour telle ou telle vitamine ou les différents types de gras. Une étude décrit le café comme l’ennemi numéro un alors qu’une autre vante les mérites du petit noir quotidien. Finalement, nous ne faisons plus confiance ni à notre héritage culinaire ni tout simplement à notre bon goût. Les compléments alimentaires font un tabac, alors que nous sommes la plupart du temps excédentaires et que l’excès nuit : pour info. nous consommons largement plus de vitamine C que nécessaire, pas besoin de chercher des fruits exotiques, on en trouve plein dans la patate et la choucroute !
  • L’industrialisation a aussi changé notre type de société. Nous sommes passé en quelques dizaines d’années d’une société de proximité où soit on consommait ce que l’on produisait soit on connaissait le producteur. Les petits commerçants-artisans ont quasiment disparu, ceux qui ont survécu se consacrent aux riches.
  • Le gaspillage est devenu la norme. Si toute la nourriture qui est produite était consommée personne sur Terre n’aurait faim. De fait on produit déjà aujourd’hui assez pour nourrir la population de 2050.
  • La vulnérabilité de nos sociétés à des évènements extérieurs ne fait qu’augmenter. La résilience de nos territoires face à la raréfaction des énergies fossiles est loin d’être assurée. Les habitants des villes sont particulièrement vulnérables à l’approvisionnement de la grande distribution. Les stocks alimentaires d’une ville comme Paris ne permettent de tenir que quelques jours. La souveraineté de la région Île de France est particulièrement inquiétante : les productions animales sont quasi nulles (moins de 2 % de ce qui est consommé), pour les fruits et légumes, c’est guère mieux (moins de 15 %) ; heureusement il reste la betterave pour le sucre et le blé pour le pain. Pas vraiment un régime alimentaire équilibré !

Petite conclusion

Si on continue avec le système, on va de moins en moins arriver à nourrir l’humanité. Nous avons d’un côté une population mondiale qui ne fait que croître et de l’autre un système qui détruit les terres agricoles et menace la ressource en eau. De plus le système des pays riches sert de modèle aux autres pays, avec un changement d’alimentation et en particulier l’augmentation de la consommation de produits carnés et laitiers. Alors que la consommation annuelle de viande par personne est passé en 30 ans de 76 à 82 kg dans les pays industrialisés, elle est passée de 1,5 à 60 kg en Chine.

C’est aussi un système très fragile et vulnérable où les productions sont partagées entre les continents. Ainsi les Amériques produisent 85 % du soja mondial avec le Brésil et les États-Unis à 31 % chacun (dans les deux cas presque tout GM) et l’Argentine à 19 %. Plus de 70 % de ce soja est destiné à l’alimentation animale. Le choix fait par l’Europe de ne pas promouvoir la production de protéines végétales rend les éleveurs européens très vulnérables en terme d’approvisionnement et de prix.

Il est illusoire de penser que nous allons pouvoir en plus utiliser la terre pour nous fournir en énergie. Ainsi les États-Unis ont diminué leur surface de soja pour favoriser le maïs pour fabriquer de l’éthanol. Le Brésil a pris la relève, ce qui accentue la déforestation de l’Amazonie (le soja est rarement planté directement sur des terres nouvellement déforestées, mais les petits paysans sont expulsés de leurs terres par les gros exploitation de soja, et il ne leur reste que l’Amazonie pour pouvoir se nourrir.

Une autre agro-industrie

Quand on a listé une partie des méfaits de l’agroindustrie, on peut être tenté de se poser la question de savoir si on pourrait s’en passer et si cela serait souhaitable. Est-ce que ce sont les excès de cette industrie que nous devons combattre ou l’industrie elle-même ? Je crois qu’il faut distinguer différents aspects.

Nostalgie du passé

Quoique l’on pense du mode de vie des cueilleurs-chasseurs, il est clair que nous ne pouvons pas retourner dans ce passé-là, ne serait-ce qu’à cause du nombre de personnes à nourrir.

Revenir à la période préindustrielle parait aussi très difficile et pas nécessaire. On peut très bien par exemple rejeter les intrants chimiques tout en gardant les analyses de sol ou la réfrigération.

De plus, même avant la révolution industrielle, certaines productions agricoles donnaient lieu à des transformations et des échanges que l’on pourrait qualifier d’industriels. Ainsi, il y a très longtemps que l’on fait commerce du vin, de certaines fibres textiles ou autres colorants.

En fait, l’agroindustrie est multiforme et il faut traiter les différents aspects de manière différenciée.

L’agriculture

Comme nous l’avons vu, de nombreux méfaits de l’agriculture industrielle sont dus à l’utilisation de produits chimiques. Contrairement à ce qui nous est asséné continuellement par les industriels, ce n’est pas une fatalité. L’agriculture biologique peut tout à fait nourrir l’humanité. D’ailleurs la moitié de la population humaine dépend déjà de l’agriculture bio.

La productivité à l’hectare n’est pas forcément plus faible, la productivité par personne est généralement plus basse, particulièrement en maraîchage. Cela ne doit pas forcément être vu comme un problème mais plutôt comme une opportunité. Alors que le capitalisme est incapable de résorber le chômage, l’agriculture pourrait doubler voire quadrupler le nombre de travailleuses et de travailleurs. Cela permettrait de revitaliser les campagnes et de maintenir les services publics et de proximité.

Mais il y a bio et bio. La définition officielle qui est une agriculture sans intrants chimiques (avec toutefois quelques exceptions) ne suffit pas. Il y a un nombre croissant d’agriculteurs industriels en bio. En effet, rien n’interdit les semences hybrides (pas les OGM [7] quand même !) ni les intrants d’origine naturelle mais qui viennent des antipodes. Rien n’interdit non plus tous les excès de l’agroindustrie : notre pot de yaourt bio peut continuer à faire le tour du monde. Rien n’interdit l’importation de fruits et légumes bio produits grâce à l’exploitation (qui n’est parfois pas loin de l’esclavage) des travailleurs, travailleurs qui sont d’ailleurs très souvent des travailleuses, particulièrement en maraîchage.

Une étude américaine [8] montre qu’en changeant les pratiques agricoles on pourrait stocker l’intégralité du CO2 émis par les activités humaines. Rien qu’en changeant la moitié des exploitations et sans toucher à l’élevage on pourrait atteindre l’objectif de 41 Gt de CO2 émises en 2020 contre 52 Gt aujourd’hui, ce qui permettrait de limiter la hausse des températures à moins de 2°C. Ces pratiques consistent à éviter le labour, à utiliser des couverts végétaux, des engrais verts. On pourrait dire qu’il s’agit d’imiter la nature où les seuls laboureurs sont les vers de terre ce qui n’empêche pas les plus grands être vivants à y prospérer, les arbres.

L’élevage

  • Les nombreux problèmes posés par l’élevage peuvent être relativement facilement résolus :
  • Nous pouvons bien sûr manger moins de viande et remplacer les protéines animales par des protéines végétales. Il ne s’agit évidemment pas de forcer tout le monde à devenir végétarien mais de réduire les quantités ingérées. De nombreuses études nutritionnelles montrent que l’on peut très bien se passer de produits carnés et laitiers. Il faut noter que la consommation de viande en France est en légère baisse en France, comme d’ailleurs celle de tous les produits frais.
  • La réduction de consommation de viande permettrait plus facilement de se passer des élevages industriels.
  • Il faudrait revenir à des élevages extensifs pour les herbivores, ce qui aurait le double avantage de revitaliser les zones de pâturages et de libérer des terres céréalières pour la consommation humaine.

Le rôle de l’élevage dans le réchauffement climatique est souvent sous-évalué, ainsi la FAO [9] [10] estime la contribution de l’élevage aux émissions de méthane à 7.5 Gt eCO2 (eCO2 = équivalent CO2) alors qu’une étude d’un institut américain [11] les estime à 32 Gt (déstockage de CO2 quand on change l’affectation des terres et qu’on déforeste, respiration des animaux, coût énergétique pour stocker, emballer et cuisiner la viande, la FAO ne tient pas compte des fermes piscicoles, coût énergétique des systèmes de santé pour soigner les maladies dues à la surconsommation de viande)

L’industrie du matériel agricole

On peut dire qu’il y a à boire et à manger… Il est clair que des outils plus précis permettent d’être plus efficace. Mais la course à la sophistication et au gigantisme ne se fait pas forcément au bénéfice des paysans. Ainsi, les semoirs de précision permettent d’obtenir une meilleure levée avec moins de graines. Par contre on peut douter de l’utilité de certaines prétendues améliorations. La présence de caméras sur les outils, de GPS, de drones, d’automatisme de toutes sortes, impliquent d’une part des outils toujours plus gros et plus chers, et d’autre part une déconnexion du paysan d’avec la terre.

Cette agriculture hyper-technique est aussi extrêmement vulnérable. Évidemment, les agriculteurs ne sont plus capables de réparer leurs tracteurs. Tout repose sur l’utilisation d’énergie fossile.

Rapprocher la production de la consommation

Cela va bien sûr dans le sens de la réduction des transports et des gaz à effet de serre qui vont avec. Mais il s’agit aussi de rapprocher les producteurs des consommateurs, comme cela est fait avec les AMAP ou les marchés de producteurs. Cela permettrait aux consommateurs de réapprendre comment se nourrir en fonction des saisons.

Il s’agit aussi de re-créer des ceintures vivrières autour des villes pour pouvoir faire face à la vulnérabilité de leur approvisionnement. Il n’est sans doute pas souhaitable, et dans certains cas pas possible de vouloir tout produire à proximité. Il est clair que certaines productions sont plus adaptées à certaines conditions. Mais il faudrait réduire la consommation de ces produits s’ils sont substituables. Pour prendre l’exemple français, notre climat nous permet de faire pousser la plupart des plantes dont nous avons besoin. Certains fruits et légumes exotiques n’ont d’intérêt que la nouveauté. Quand aux autres, on pourrait certainement réduire leur consommation.

Un des meilleurs moyens de rapprocher le consommateur du producteur, c’est d’encourager le consommateur à devenir son producteur et donc de jardiner. Cela pose évidemment le problème de l’accès à un lopin de terre, particulièrement pour les citadins. Il faudrait donc que les municipalités mettent à disposition des terrains pour des jardins familiaux ou des jardins partagés. Cela permettrait aussi à chacun de retrouver une certaine autonomie, de faire des économies, de manger sainement, de faire de l’exercice et de se maintenir le moral.

L’industrie agro-alimentaire

Là, il ne s’agit plus de réforme mais bien de révolution dont nous avons besoin ! Cette industrie est tellement délétère qu’il n’ y a pas grand chose à garder. Ce n’est pas surprenant quand on sait que les méthodes développées par l’industrie du tabac ont été reprises par l’industrie agro-alimentaire, que ce soit le choix de rendre leurs produits addictifs ou les mensonges sur leur caractère nocif.

Le problème des salariés de cette industrie est un faux problème, puisque nous n’allons pas arrêter de nous nourrir. La question est de savoir si notre alimentation doit être produite sous forme industrielle à grande échelle ou à plus petite échelle, voire artisanale. Est-ce qu’il y a un intérêt, autre que celui du profit, à produire certains produits de manière industrielle ? La réalité, c’est que cette industrie survit en nous faisant acheter des produits qu’en toute logique nous ne devrions pas avoir envie d’acheter.

Dans un système politique qui mettrait en avant auto-gestion, coopération et contrôle, une industrie planétaire.

Conclusion

Le système capitaliste n’a jamais réussi à nourrir l’humanité. Quelques chiffres pour illustrer cet échec : sur 7 milliards de personne aujourd’hui, 842 millions ne mangent pas à leur faim, 312 millions d’enfants souffrent de malnutrition dont 51 millions en état de dépérissement, 2 milliards de personnes souffrent de carences et 500 millions d’obésité [12]. Et il y aura bientôt (2050) 2 milliards (voire 3 selon les estimations) de bouches supplémentaires à nourrir.

L’argument de l’agro-industrie est donc fallacieux. Mais en fait n’est-ce pas plutôt un prétexte comme le système capitaliste sait les trouver pour justifier ses pires pratiques ? On pourrait d’ailleurs faire le parallèle avec d’autres industries tout aussi mortifères. Ainsi, dans le Gers, mon comité a combattu les gaz de schiste ou autres hydrocarbures non conventionnels, et nous nous sommes entendu dire que nous voulions retourner à l’âge des cavernes. Quand nous avons aussi combattu des projets d’élevage industriel de poulets, on (c’est à dire le président ex-CFDT du Conseil économique, social et environnemental de la région) nous a expliqué qu’il fallait bien produire des poulets de qualité inférieure pour les pauvres de la région.

Nourrir l’humanité ne fait pas partie des objectifs louables du capitalisme. Par contre, il faut bien nourrir la main d’œuvre et les acheteurs pour que le système perdure…

Pour en revenir à la question du début : pourquoi nous devons nous intéresser à ces questions au NPA ?

  • L’agro-industrie pourrait symboliser tout ce qui ne va pas avec le capitalisme
  • Les problèmes posés par l’agro-industrie ne sont pas uniquement écologiques
  • Mais des changements dans les systèmes agricoles permettraient de résoudre les problèmes environnementaux les plus pressants (réchauffement climatique) ou au moins de les limiter (biodiversité, pollutions)
  • Si on ne change pas nos modes de production agricole, on a aucune chance de d’arrêter le réchauffement de la planète, ce qui impliquera entre autres une baisse de la production agricole
  • L’abolition de l’agro-industrie telle que nous la connaissons aurait aussi pour conséquence l’adhésion à un autre type de société : plus proche de la nature, plus , plus solidaire
  • De même qu’on peut difficilement imaginer une société écosocialiste dans laquelle la publicité perdurerait, de même l’agro-industrie n’est pas compatible avec le projet que nous défendons

Quelles actions menées contre l’agro-industrie ?

  • Soutenir tous ceux qui s’opposent au système, comme à Notre-Dame des Landes
  • Boycotter certains produits emblématiques comme l’huile de palme
  • Se rapprocher d’organisation syndicales agricoles comme la Confédération paysanne
  • Se battre localement contre tous les projets d’élevages industriels comme la ferme des mille vaches

Notes

[1] génétiquement modifié

[2] plantes génétiquement modifiées

[3] Michael Moss. Salt, sugar, fat, how the food giants hooked us (Sel, sucre et gras, comment les géants de l’industrie nous ont rendu dépendants)

[4] Anthony Samsel et Stephanie Seneff. Glyphosate, pathways to modern diseases II : Celiac sprue and gluten intolerance dans Interdisciplinary toxicology novembre 2013

[5] Méta-analyse dirigée par le professeur Carlo Leifert de l’Université de Newcastle. Publication dans British Journal of Nutrition septembre 2014

[6] Mutualité sociale agricole (sécu des agriculteurs)

[7] organismes génétiquement modifiés

[9] Food and Agriculture Organization of the United Nations (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture)

[10] FAO : Livestock’s long shadow (La sombre menace de l’élevage).http://www.fao.org/docrep/010/a0701e/a07...

[11] Worldwatch Institute. http://www.worldwatch.org/ww/livestock

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