La critique des armes, une histoire d’objets révolutionnaires

Essai d’Éric Fournier. Éditions Libertalia, 496 pages, 20 euros, paru le 20 février 2019. 

Après 1848, l’abandon des armes (et du Parti) apparaissait comme la pire des erreurs aux yeux de Marx et Engels : « Il ne faut, sous aucun prétexte, se dessaisir des armes et munitions, et toute tentative de désarmement doit être repoussée, au besoin, par la force »1. En outre, l’absence de guerre civile en France après 1871 ne conduit pas anarchistes, socialistes et communistes à désarmer complètement. Le tout dans un contexte où le port d’arme reste relativement libéralisé jusqu’en 1914, voire jusqu’en 1939… 

« Citoyen Browning » et Militant rouge

S’appuyant sur de nombreux écrits d’époque, des archives policières, ou de nouvelles recherches, notamment publiées chez le même éditeur, Éric Fournier plonge le lecteur dans des évènements parfois célèbres mais souvent méconnus à tel point que l’on néglige souvent que l’on s’avance armés face aux flics durant toute la IIIe République. Avant 1914, le socialiste Hervé fait l’apologie du revolver à travers la figure du « Citoyen Browning ». En mars 1934, 6 % de militants d’un rayon du PC, ne prenant « pas au sérieux » la question de l’armement, ont des armes de poing. 

Dans les affrontements, fusils, mitrailleuses et pistolets ne constituent pas le décor. Soulignant leur centralité, l’auteur évoque des « armes animées ». Étudier les armes permet de redécouvrir Fourmies en 1891, le Languedoc révolté de 1907, la « manifestation Ferrer » de 1909, la grève du Havre de 1922, la rue Damrémont en avril 1925, les émeutes de février 1934, les grèves de 1947-1948 et de nombreux autres épisodes de l’histoire du ­mouvement ouvrier. 

Parler et s’armer

L’analyse des gestes et des propos – l’objet du livre – présente agréablement des cultures ouvrières et militantes s’inscrivant dans des atmosphères insurrectionnelles. Justifiant la lecture, c’est sa principale qualité. L’auteur ne néglige pas, en outre, les liens entre rapport aux armes et orientation politique. On peut, en revanche, regretter que la dimension universitaire du travail d’Éric Fournier ressorte dans une rhétorique sur les discours plutôt que dans une rigueur dans l’étude de l’effectivité de l’armement prolétarien et des affrontements de rue ordinaires. Curieusement, si Victor Serge est abondamment cité, Léon Trotski – militant très en lien avec la France, accessoirement dirigeant et théoricien de l’Armée rouge  – est quasiment absent de l’ouvrage. 

Kris Miclos

  • 1. K. Marx - F. Engels, Adresse du Comité central à la ligue des communistes, mars 1850.

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