À lire : l’Ombre d’un père, de Christoph Hein

Roman, éditions Métailié, 409 pages, 23 euros.

Avant l’entame, Christoph Hein avertit : « Des événements authentiques sont à l’origine de ce roman. Les personnages ne sont pas inventés. » Son roman nous donne un récit de grande ampleur historique, 67 ans dans l’Allemagne orientale qui fut RDA de 1949 à 1990. Avec cette coupure si importante pour l’adolescent Konstantin Boggosch, né « au sixième jour de la paix », plein de vie,  qui passa deux ans à Marseille de l’automne 1959 à août 1961. 

Avertissement donc, un peu à la manière des films de série B « basés sur des faits réels »… Mais ne nous y trompons pas, c’est la marque de l’auteur, cette manière modeste de mener sa barque qui déteste les effets de manche, pleine d’ironie souvent. Si l’écriture de Christoph Hein ne pose aucun problème, une écriture démocratique pourrait-on dire, la lecture de ce roman demande de la concentration.

Roman d’une composition magistrale

Le récit, dès les toutes premières pages, d’une visite interdite par la mère sur une « friche industrielle » rasée et sur laquelle poussent de jeunes bouleaux, récit d’une hallucination, semble en opposition radicale au « réalisme » proclamé dans l’avertissement. Sans transition, avec un effet d’étrangeté qui nous happe, nous sommes  projetés dans la tête de celui qui n’est pas nommé et dont nous allons suivre la « vie aventureuse ». Car C. Hein, en écrivain qui se respecte, en poète, en citoyen, prend très au sérieux la vie qui se déroule sur nos écrans intérieurs et tout spécialement ici au sortir de l’enfance. « Le soir j’eus de la fièvre, des frissons. Maman me fit des compresses froides sur les mollets et me mit au lit. » C’est qu’un fantôme lui était apparu : « apparition élégante, fringante. L’homme portait un uniforme blanc… il ressemblait au prince d’un conte… Il tenait à la main une cravache mince et noire comme celle des cavaliers  [… ] souriant, il semblait heureux. »

Parole empêchée

Ce père qui n’était jamais revenu de la guerre, industriel du pneu, haut dignitaire nazi, criminel de guerre, pendu par l’armée polonaise en mai 1945. Ce père, Gerhard Müller, dont la mère révélera le secret, contrainte et forcée par Gunthard, son autre fils, aîné de deux ans de Konstantin. Ce mari dont elle a été autorisée à se désolidariser en reprenant son nom d’avant-mariage mais qui lui vaudra un interdit professionnel dans l’enseignement et à ses fils un barrage au lycée…

Conflit de loyauté et raison d’État

… au moment même où l’oncle, Richard Müller, qui a su s’éclipser de justesse de la « zone soviétique », fait des affaires florissantes à Munich… Cet oncle qui réussira à exciter chez l’aîné le conflit de loyauté. « Il a été assassiné. Il n’est pas mort à la guerre, il n’est pas mort au front. Les Polonais l’ont assassiné… C’est la justice des vainqueurs. » jettera ce dernier à la figure de sa mère. Nous le retrouverons des décennies plus tard, bien après la chute du Mur, en industriel accompli, figure de la restauration capitaliste.

La boucle est bouclée

Et si la parole de Konstantin est tout au long de sa vie une parole empêchée, empêchée par la présence du fantôme jusque dans le couple vieillissant qu’il forme avec Marianne, c’est bien le roman qui lui permettra de s’affirmer, de raconter enfin. C’est le bloc central du roman et c’est passionnant ! Commencé sur une hallucination, le roman se clôt sur un « rêve fou… les images émergent de profondeurs oubliées, paysages, tempêtes, fontes des glaces, visages de filles… le petit bois de Ranen, le triomphe de mon frère, la mort douloureuse d’un chat. »

Fernand Beckrich

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