À voir : Joker, de Todd Phillips

Film étatsunien et canadien, 2h02, sorti le 9 octobre 2019.  

Dans le comic Batman, qui a inspiré les films, Joker est un des méchants qui s’acharnent à perturber l’ordre, dont le bon (Batman) finit par triompher. Suivant les auteurs, plusieurs versions existent de l’origine du Joker et de son apparence physique de clown monstrueux.

Artiste comique raté

Todd Phillips a choisi de revenir sur la genèse du Joker dans un New York du début des années 1980 aux rues encombrées d’ordures. Arthur Fleck, brillamment interprété  par Joaquin Phoenix, est un jeune homme au physique difficile et souffrant d’une maladie nerveuse qui déclenche chez lui des crises inextinguibles de rire. Il vit avec sa mère malade dans un HLM sinistre et gagne sa vie comme clown publicitaire, en butte aux regards, aux  moqueries voire aux agressions des passants et aux brimades de ses collègues et de son patron. Tous les mois, il voit, dans un centre de santé, une psy qui lui prescrit des médicaments. Il ne rêve que de devenir un vrai artiste comique.

Tout cela se déroule sur fond de campagne électorale pour la mairie avec comme candidat le milliardaire Thomas Wayne (père du futur Batman), qui traite de clowns ceux des électeurEs qui ne l’aiment pas. Les édiles de la ville n’en ont d’ailleurs rien à faire des pauvres et des services publics (le centre de santé va fermer). L’atmosphère en ville est de plus en plus pesante. À la suite d’un concours de circonstances, Arthur est témoin du harcèlement d’une femme par trois hommes saouls en costume (du type de ceux que Macron promettait aux travailleurs méritants). Il est aussi pris à partie, ce qui déclenche en lui une pulsion de meurtre et il descend les trois individus.

C’est parti pour un parcours ensanglanté et le déclenchement d’émeutes dans toute la ville. En effet, l’assassinat des trois traders (c’était leur métier), s’il est dénoncé par la presse et les politiciens, catalyse la haine du peuple pour les riches, et la foule se répand dans les rues, cassant tout, s’affrontant avec les flics, avec bien souvent le visage camouflé par des masques de clown.

« Film d’horreur social »

Certains critiques ont qualifié Joker de « film d’horreur social » : en effet, il se situe à la jonction du film social et du film d’horreur. Aux États-Unis, Joker a parfois été dénoncé comme pouvant inciter à la violence et ou être interprété comme excusant les meurtres commis par les blancs fous de la gâchette. Le cinéaste documentariste de gauche Michael Moore s’est inscrit en faux contre ces interprétations : « La peur et les protestations autour de Joker sont une ruse. C’est une distraction pour qu’on ferme les yeux sur la violence bien réelle qui déchire les êtres humains qui vivent à nos côtés. Trente millions d’Américains sans sécurité sociale, c’est un acte de violence. Des millions de femmes victimes d’abus et des enfants qui vivent dans la peur, c’est un acte de violence. » Il a qualifié le film de « miroir » de la réalité étatsunienne.

Mais il nécessaire d’aller plus loin : le film n’est pas seulement un miroir d’une société inégalitaire mais aussi celui d’une société où n’existe plus l’espoir de faire advenir un ordre social plus juste. C’est le reflet d’un monde où la gauche, le mouvement ouvrier ne constituent plus des références. Où quand c’est insupportable, on descend dans la rue et on casse sans guère de perspective autre que d’exprimer sa colère. Mais à la fin l’ordre dominant reprend le dessus grâce à sa police… Cependant, comme l’a déclaré, toujours à propos du film, le philosophe Slavoj Zizek : « Pourtant, ce n’est pas l’étape finale […]. Nous devons traverser cet enfer. Aujourd’hui, c’est à nous d’aller plus loin. »

Henri Wilno

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