« Pour nous, la grève de la faim, c’était une arme pour mobiliser les gens »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Retour sur la longue grève du Centre hospitalier du Rouvray (mars-juin 2018). 

Avec plusieurs mois de recul, cette interview revient sur la grève au Centre hospitalier du Rouvray en 2018. Ayant fait appel à des moyens extrêmes, rarement utilisés dans les conflits sociaux, comme la grève de la faim, cette grève a pris une dimension nationale, et elle a contraint l’ARS1 – et derrière elle le gouvernement – à reculer et à satisfaire de manière significative les revendications des personnels. Le tout dans un moment où les grèves victorieuses sont rares et ou la psychiatrie publique est au cœur des contre réformes de la santé.

Les participantEs à cette interview sont : Sébastien Ascoët, cadre de santé et militant CGT. Il a été l’un des négociateurs avec l’ARS ; Bruno Fresnard, ambulancier et militant CGT. Il a été l’un des grévistes de la faim ; Dominique Pierre qui, en tant que membre de famille de patient, a été l’une des animatrices du comité de soutien ; Frank Prouhet, médecin généraliste, qui a été l’un des animateurs du collectif de médecins qui ont assuré le suivi des grévistes de la faim. 

Quelles ont été les origines de cette grève ?

Bruno : Les racines du conflit remontent à 2016 . La direction avait, alors, voulu créer un pool de remplacement pour pallier au manque d’effectifs dans les services de soins en « déshabillant » certains services prétendus « mieux pourvus » en personnel que d’autres. La CGT et un collectif soignant, rejoints par la CFTC, avaient lancé un mouvement de grève en demandant des recrutements, prioritairement pour pallier le manque d’effectifs dans les services et éventuellement, en plus, un pool de remplacement. La CFDT, à l’époque, ne s’était pas jointe au mouvement, approuvant le principe des redéploiements. Un mois de grève avec des piquets 24h/24, mais nos revendications n’ont pas abouti.

 

Sébastien : Mais, suite à ce conflit, le CHSCT a réussi à obtenir un audit et une expertise qui ont dit, tous les deux, la même chose : l’établissement du Rouvray, en terme « d’offre de soins » était très bon, proposait beaucoup de choses, mais fonctionnait depuis trop longtemps avec des moyens constants et donc des redéploiements. Ces documents constataient que des limites étaient atteintes et que les propositions de la direction, à l’époque, étaient tout à fait à côté de la réalité. 

Les résultats de ces deux grandes enquêtes n’ont pas du tout été pris en compte. La réaction de la direction a été « On continue » ; c ’est-à-dire on continue à aller dans le mur. Là, on a senti qu’il fallait changer de ton. On s’est réunis en intersyndicale. On s’est mis d’accord sur une plateforme revendicative avec 4 ou 5 points [voir encart] sur lesquels nous étions totalement d’accord. Nous avons aussi décidé de mettre un peu de côté nos divergences sur des points qui n’avaient pas à être traités dans l’urgence. 

On a voulu commencer à discuter avec la direction. Mais, pour discuter, il faut avoir des interlocuteurs. Nous avons été confrontés à beaucoup de mépris, d’arrogance, à des réponses très cinglantes. Je me souviens de phrases : « Ça ne sert à rien ce que vous êtes en train de faire », « Ce n’est pas la peine d’aller demander à l’ARS, il n’y a pas d’argent », « Retournez là d’où vous venez », etc. 

Ces paroles venaient de la direction. Les médecins, eux, étaient absents, même si certains d’entre eux étaient sensibles à ce que nous disions, mais ils étaient très minoritaires et surtout ils n’avaient pas le droit d’exprimer quoi que ce soit. Les consignes de la présidence de la CME2 étaient très claires : ne nous mêlons pas de ça !

 

C’est alors que la grève a démarré ?

Sébastien : Oui, car on est alors arrivé à une situation où le personnel en général (pas seulement les soignants) ne peut plus à travailler en confiance, en responsabilité. On commence à avoir des collègues qui viennent au syndicat parler de leurs conditions de travail . Ils craquent. Ils nous disent « Quand je viens travailler, j’ai l’impression de faire mes huit heures de maltraitance », « J’ai une culpabilité terrible », « Je ne suis plus un soignant », « Je suis désavoué par rapport à ma fonction »… Nous demandons des réponses rapides à la direction, mais il n’y a qu’une réponse : « On n’a pas d’argent, il n’y en aura pas plus », réponses dans la continuité de la loi HPST3. Cette loi, elle nous fait du mal !

 

Bruno : Le 22 mars [2018] la grève démarre, c’était une journée de grève de la fonction publique. Nous nous étions inscrits dans ce mouvement, et nous avions déposé un préavis de grève reconductible illimité. Une fois la grève commencée, avons eu du mal à rencontrer les tutelles, à tel point qu’à un moment donné, le 17 avril, nous avons été été obligés d’envahir les locaux de l’ARS.

 

Sébastien : Une heure et demie de discussion avec l’ARS, avec un face-à-face : d’un côté des tableaux et des chiffres, de l’autre la réalité de terrain, du sens au travail. Nous nous entendons répondre : « Ne vous plaignez pas, vous êtes "bien" au Rouvray par rapport au reste de la région et on va plutôt vous en retirer encore un peu. » À la fin on est évacués « gentiment » par les flics. On repart très énervés et un peu inquiets de la suite. On sent que le rapport de forces est difficile à poser. 

Nous sommes de plus en plus nombreux, de plus en plus organisés, les assemblées générales grossissent, nous organisons des déambulations, des « sit-in » devant le Palais de justice, et aussi des « die-in », des collages, nous sortons le confit de l’hôpital, parce que nous comprenons assez vite que ce n’est pas dans l’hôpital que ça va se passer. Nous sommes un service public et nous voulons communiquer avec la population. On fait du tractage sur les marchés, on envahit l’hôtel du département, on embête un peu M. Hervé Morin4.

 

Bruno : Le 5 avril, nous avions été « accueillir » monsieur Macron lors de sa venue au CHU de Rouen, et nous avons été reçus par le Directeur de la santé. Lui aussi, après avoir dit qu’il n’était pas au courant, sort ses chiffres. Le 15 mai, nous participions à une action sur Paris avec les « hôpitaux en lutte » où l’on bloque les Champs-Élysées. Avant les Gilets jaunes ! Nous avons été des précurseurs !

C’est alors qu’est venue l’idée de la grève de la faim. Avec un copain, Thomas, on avait déjà discuté et on s’était posé la question « Jusqu’ou t’es prêt à aller ? ». Avec comme réponse : « La grève de la faim », mais sans plus. Puis une semaine après, il me dit « J’ai discuté avec un tel, une telle, ils seraient d’accord pour une grève de la faim. » C’est des choses qu’on avait gardé en nous, sans en parler aux collègues. On s’était donné une date limite pour commencer et vu que rien n’avançait, on a décidé d’engager la grève de la faim à partir du 22 mai.

Il fallait passer un cran plus haut. À la fois pour redynamiser les collègues, parce qu’à force de se prendre des refus, ça peut décourager. La grève de la faim, pour nous, c’était quitte ou double : soit ça ne servait à rien, soit on allait déboucher sur quelque chose. Et ce quelque chose, ça a été de mettre en colère les collègues. Ils sont sortis plus nombreux des services, ils se sont davantage impliqués dans la grève. Quelque chose que l’on n’avait jamais vu dans l’hôpital s’est enclenché. Certains se découvraient combattifs, alors qu’ils n’étaient jamais venus dans une grève « normale ». 

Nous avons fait 18 jours de grève de la faim. Quatre d’entre nous sont partis avec le Samu, et il y a eu des séquelles physiques et psychologiques. Pour nous, la grève de la faim, c’était une arme pour mobiliser les gens.

 

Sébastien : C’est important ce que tu dis. Le Rouvray, c’est un hôpital où il y a des traditions de lutte mais, depuis 15 ans, toutes les luttes ont été perdues. La jeune génération qui travaille au Rouvray, depuis 15 ans, n’a connu que des échecs, même si elle n’a pas toujours participé aux actions. Elle n’a que ça en tête : « Ça ne sert à rien », « On perd ». Il a fallu aller les chercher, mettre le paquet, pour rendre l’outil syndical un peu « intéressant ». On a vu arriver tout un tas de gens non syndiqués qu’on ne voyait jamais, un peu surpris de ce qu’on pouvait proposer. C’est cet engagement-là qui a fait que ça a « pris » sur le Rouvray.

Le collectif qui s’est mis en place a permis à un tas de gens de s’engager dans le mouvement sans avoir d’étiquette. Il n’y a pas eu d’opposition, pas de recherche de récupération des uns ou des autres. On était sur quelque chose de très démocratique. Pendant la grève de la faim, il y avait deux assemblées générales par jour, où l’on était nombreux, où l’on pouvait prendre des décisions et le collectif de grève (avec les non syndiqués) a toujours été présent. Il y a toujours eu l’intersyndicale et le collectif de grève. Cela a rajouté à la force du mouvement, en fédérant des forces qui habituellement se regardent et n’arrivent pas à se mettre ensemble. Là, chacun avait sa place, avec la même légitimité, participait aux mêmes rencontres (ARS, cabinet de la ministre…).

Tous les jours, il y avait l’assemblée générale de 14h, qui était en huis clos, sans personne d’extérieur à l’établissement, et tous les soirs à 18h, sur le parvis, devant l’administration, on en faisait une deuxième. Les grévistes de la faim se réunissaient de leur côté, et nous organisions une AG à laquelle participaient beaucoup de gens, le comité de soutien, mais aussi la population les familles, des patients, qui prenaient part à la discussion. Cela, on l’a tenu pendant 15 jours !

 

Bruno : Il faut aussi parler du comité de soutien. ils ont fait un travail phénoménal. 

 

Dominique, tu as été l’une des animatrices de ce comité de soutien. quel a été son rôle ?

Dominique : Des AG quotidiennes avaient lieu dans l’enceinte de l’hôpital. Les soutiens venaient de plus en plus nombreux. Au bout d’une semaine, toujours le silence sur la grève de la faim dans la presse, et pas un mot du ministère. À l’AG du 31 mai, un appel est lancé pour constituer un comité de soutien. Parmi les présents aux AG, il y avait des gens comme moi, qui ont des proches malades psychiques, des représentants d’associations d’aide aux malades, aux familles, des infirmierEs retraitéEs qui voulaient être utiles au mouvement. On s’est retrouvés une quarantaine. Le comité ne se substituait pas aux grévistes de la faim et aux personnels en lutte avec le comité de grève et l’intersyndicale, et toutes les décisions étaient prises avec leur accord. Il a servi à alerter les médias, à populariser la grève et à étendre le mouvement à l’extérieur de l’hôpital.

Le lundi 4 juin, l’idée d’une manifestation dans Rouen a été reprise. Bonne surprise : 1200 personnes pour une manif préparée en deux jours ! En tête les blouses blanches, puis le comité de soutien, des familles (avec banderoles), des associations de malades, des jeunes, des élèves infirmierEs, des psychologues, des agents d’autres hôpitaux, des cheminots et plein de gens de l’agglo, du Havre, de l’Eure. 

 

Quel a été le rôle du collectif de médecins qui ont assuré le suivi des grévistes de la faim ?

Frank : Rapidement les grévistes ont compris que la grève allait durer. Que le Samu, qui passait tous les jours, n’était pas très confidentiel pour l’ARS. Alors ils m’ont demandé un suivi médical, indépendant et militant. Une équipe de médecins s’est mise en place, avec la présence constante et bienveillante des médecins généralistes de l’HP, mais aussi d’un psychiatre. On pense aux risques pour les reins, les yeux ou le cœur, mais près de 75 % des grévistes de longue durée vont souffrir après d’un syndrome dépressif. On a essayé d’expliquer aux grévistes, individuellement mais aussi collectivement, ce qui les attendait, les étapes et les risques d’une grève de la faim. Au fil des réunions et des conseils, la confiance s’est construite. Un suivi médical rapproché s’est mis en place, d’autant que les soucis médicaux se sont vite enchainés.

 

Que retiens-tu de cette expérience?

Frank : Pas facile d’aider quelqu’un à se mettre en danger quand on est médecin ! Mais d’un autre côté, on peut servir de haut-parleur à cette mise en danger, comme médecin militant. À 10 % de perte de poids, un cap pour les dangers sur la santé, après débat avec les grévistes, on a décidé d’alerter les médias, les manifestants : « Là ils se mettent vraiment en danger, pour défendre la santé de leurs patients. C’est le moment d’y aller, tous ensemble pour gagner. » Cela a contribué à la mobilisation, notamment à cette manifestation hyper-combative où avec les salariés de l’HP, les usagers, les cheminots en grève, on s’est retrouvé à plus de 1000 en 48h.

 

À partir de quel moment la grève a-t-elle pris une dimension nationale ?

Bruno : On a eu les médias radiophoniques, dans des émissions a grande audience, trois passages en direct sur RMC. Bourdin a dû laisser parler Agathe, Thomas a participé à une émission sur la psychiatrie. On a eu des politiques « nationaux » qui sont venus nous voir : Benoît Hamon, Philippe Poutou, David Cormand… Ça a donné un coup de projecteur sur notre situation et sur notre lutte.

 

Sébastien : On a eu aussi un vrai soutien de Johaquim Moise5, de Hubert Wulfranc6 qui avait fait, bien avant la grève, en tant que député, une visite de l’établissement.

On a vu que dans la presse écrite il y avait des journalistes (Mediapart, Politis, l’Huma) qui venaient faire un travail objectif et précis. Ça nous a fait du bien! C’est très rare quand on a une couverture comme cela sur la psychiatrie.

« L’interpro » a été aussi une vraie force, en particulier les cheminots. On se retrouvait sur la défense du service public. Ils nous ont d’ailleurs plus aidé qu’on a pu leur rendre. 

Bruno : Avec eux, et tous nos soutiens, le 7 juin on a bloqué Rouen. À l’ARS on a commencé à taper dans les portes. On n’avait plus rien à perdre. C’est alors que les choses se sont débloquées. La préfecture a repris la main. L’après midi les négociations s’ouvraient. Le lendemain l’AG approuvait l’accord qui satisfaisait largement nos revendications.

 

Les engagements pris à la fin de la grève ont-ils été respectés?

Sébastien : Sur les postes oui. 24 postes sur les 30 prévus pour 2018-2019 ont été pourvus. Ce qui permet un peu plus de souplesse dans certaines unités de soins, mais par rapport à l’unité d’adolescents, rien. L’ARS nous promène. Il y a de gros soucis à ce sujet, des événements graves sont signalés, personne ne les prend en compte. Pas plus l’ARS que les directions. 

Le 3e gros point était l’UHSA [Unité hospitalière spécialement aménagée]. Ce qui semble d’actualité, c’est plutôt le renforcement de la qualité de la prise en charge sur l’unité « Badinter »7 qui part d’une idée un peu plus humaniste que les UHSA. Enfin, la suroccupation des lits continue...

La question du soin en psychiatrie a été un des aspects importants de votre grève. 

Sébastien : Il y a aujourd’hui une volonté d’homogénéiser le soin en psychiatrie au détriment de ce qu’on fait depuis 50 ou 60 ans, et dont on sait la qualité. Nous ne sommes pas opposés à des innovations, mais venir écraser d’anciennes pratiques qui ont fait leurs preuves et avoir cette espèce de pensée unique sur le soin en psychiatrie, on n’est pas d’accord. C’est sur ce point que la discussion avec les médecins a été tendue pendant la grève. Il y avait une volonté, sinon de museler le mouvement, au moins de faire qu’il ne vienne pas sur leurs terres, qu’on ne vienne pas discuter du sens du soin et des pratiques de soins.

 

Le Centre hospitalier du Rouvray en quelques chiffres

Le Centre hospitalier du Rouvray, de Sotteville-lès-Rouen (76) est le « centre hospitalier de référence » en psychiatrie du département de Seine-Maritime.

Desservant une population de plus de 671 000 habitantEs, il accueille chaque année, dans ses structures intra- ou extra-hospitalières, près de 30 000 patientEs. Ce qui en fait le 3e établissement de psychiatrie publique de France.

170 médecins et 1860 agentEs (personnels soignants techniques et administratifs) y travaillent. 

Entre 2014 et 2016, alors que l’activité croissait de 8,5%, les effectifs n’ont augmenté que de… 0,5%

La « suroccupation » des lits est chronique. Elle aboutit, à longueur d’année, à des hospitalisations sur des lits de camp dans des couloirs, des bureaux ou des chambres « d’isolement ».

 

Grève de 2018 : les résultats

Les revendications des grévistes

- Une réelle remise à niveau des effectifs pour accueillir de façon digne les patientEs

- Une véritable unité pour adolescentEs, jusqu’alors hospitalisés avec des adultes 

- Une UHSA (unité spécialement aménagée pour détenuEs)

Ce qui a été obtenu

- Création de 30 postes pérennes (qui ne seront pas pris dans d’autres établissements) 

- Création de l’unité pour adolescentEs 

- Création de l’UHSA

 

Propos recueillis par Jean-Claude Laumonier 

  • 1. Agence régionale de santé, qui attribue les budgets aux établissements de santé.
  • 2. Commission médicale d’établissement : instance consultative qui réunit les médecins d’un hôpital.
  • 3. Loi Hôpital patient santé et Territoires, dite « loi Bachelot », votée en 2009.
  • 4. Président du conseil régional.
  • 5. Maire (PCF) de Saint-Étienne-du-Rouvray.
  • 6. Député (PCF) de la circonscription.
  • 7. L’unité de soin qui accueille actuellement les détenus.

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