« Qualifier de colossale la richesse que nous créons au quotidien chez McDo est un euphémisme »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Entretien. Ce mercredi 26 octobre avait lieu une journée de grève et d’action dans les restaurants McDonald’s. À cette occasion, nous avons rencontré Gilles Bombard, secrétaire général du syndicat CGT McDonald’s Paris Île-de-France. Pour nous, il revient sur les raisons du mouvement et ses perspectives.

Peux-tu nous en dire plus sur les conditions de travail chez McDonald’s ?

Ces dernières années, les nouvelles technologies ont fait leur entrée de manière fracassante, aussi bien au sens propre qu’au sens figuré. Les bornes automatiques ont remplacé les caissierEs et les méthodes de production ont considérablement changé, le tout dans une logique purement taylorienne où l’autonomie du salariéE demeure quasi inexistante.

Les faits et gestes obéissent à un impératif d’efficacité, nous répétons les mêmes mouvements dans le cadre d’un travail à la chaîne intensif pendant trois heures non-stop, le temps d’un rush (midi et soir, voire l’après-midi dans beaucoup de restaurants situés en centre-ville). Le stress est permanent dans la mesure où, si la cadence ne permet pas de servir convenablement les clients, nous aurons à subir les humeurs de ces dernierEs.

Les horaires de travail sont également un point noir pour certains, surtout pour les managers qui sont dans l’impossibilité de trouver un rythme de sommeil équilibré. Après trois fermetures consécutives à 2 heures du matin, il est fréquent qu’ils enchaînent le surlendemain avec trois ouvertures d’affilée à 7 heures du matin et vice-versa...

Physiquement éprouvant, psychologiquement usant, il suffit de quelques années dans ces lieux de travail pour voir l’apparition de troubles musculo-squelettiques et de burn-out.

Si le travail en lui-même est devenu de plus en plus pénible, l’environnement dans lequel il s’effectue varie selon la capacité des personnes à s’organiser et à se faire respecter. Il est possible d’avoir affaire à des représentants de la direction qui se prennent pour des petits chefs... et qui vous feront état de leur gratitude en vous offrant un verre d’eau à la fin du rush si le chiffre d’affaires est au rendez-vous.

Quelles sont donc les revendications portées par les salariéEs ?

Nous portons une thématique revendicative intitulée « Relocalisons les profits pour de meilleurs salaires ». Il y a tant à revendiquer chez McDonald’s… Mais il nous semblait important de revenir aux fondamentaux en donnant la priorité aux salaires.

En moyenne, à peine 15 % des effectifs sont à temps plein dans toute l’enseigne, ce sésame étant réservé le plus souvent aux agents de maîtrise et cadres. Si certains jeunes étudiantEs choisissent le temps partiel, une très large population le subit avec une rémunération basée sur le taux horaire du SMIC. Pour ceux qui travaillent chez McDo pour vivre ou survivre, la direction ne leur proposera pas plus de 24 heures/semaine, arguant du fait que les heures d’affluence de la clientèle sont concentrées sur le midi et le soir, et qu’un temps plein ne répond donc pas aux attentes de l’entreprise. Un système qui précarise automatiquement le salarié qui, avec 770 euros net par mois (24 heures/semaine au SMIC), n’est pas en capacité de se loger et hésitera longuement à aller voir un médecin pour s’arrêter en cas de maladie.

Qualifier de colossale la richesse que nous créons au quotidien chez McDo est un euphémisme. En termes de partage des richesses, nous considérons qu’un salaire de base à 13 euros/heure est une revendication totalement justifiée. Elle s’inscrit dans un contexte de lutte où nos camarades américains ont obtenu aux États-Unis grâce à leur combat un salaire de 15 dollars/heure, contre 7 dollars auparavant.

Nous arrivons à démontrer que de telles augmentations n’ont rien d’impossible pour cette multinationale qui délocalise ses profits au Luxembourg afin de ne pas payer en totalité l’impôt sur les sociétés. Il s’agit là aussi d’un axe fort de notre lutte. Nous sommes à l’initiative de la plainte pour blanchiment de fraude fiscale en bande organisée contre l’enseigne, par le bais d’un comité d’entreprise régional, après de longues années de batailles pour obtenir une majorité au CE. Le groupe McDonald’s recherche les profits en organisant les pertes de ses propres établissements, ce qui est paradoxal, mais nous sommes au cœur de techniques de maximisation sauvage des profits qui consistent à appauvrir les salariéEs et l’ensemble de la collectivité, le tout avec les nombreuses aides financières de l’État. Le fait de ne pas déclarer de bénéfices nous pénalise, d’une part en tant que travailleurEs car nous ne touchons aucune prime de participation, d’autre part en tant que citoyens puisque la diminution des recettes fiscales équivaut à une destruction des services publics…

Philippe Poutou était venu vous soutenir en mars dernier. Depuis, comment ont évolué le mouvement et la grève ?

Philippe Poutou est même venu nous soutenir à deux reprises ! Nous lui en sommes reconnaissants. Face aux moyens d’une telle multinationale, toutes les bonnes volontés sont les bienvenues, et il est très appréciable de donner le tournis aux cadres se dévouant corps et âme pour l’enseigne... et qui voient débarquer dans leur propre restaurant la CGT McDonald’s et un candidat à la présidentielle.

Le premier mouvement du mois de mars a été suivi d’une quinzaine de journées de grèves jusqu’au mois de juillet, avec un nombre de manifestantEs très variable, et malheureusement un rendez-vous manqué dans le McDonald’s de la Fan Zone du Champ de Mars pendant l’Euro de football, où les policiers nous attendaient en masse pour nous éjecter en un temps record. Certains blocages ont été de vrais coups de force, à l’image du McDonald’s de Saint-Brice dans le Val d’Oise, où 85 % des salariéEs se sont mis en grève et avaient 22/23 ans de moyenne d’âge. Pour beaucoup, il s’agissait évidemment de leur première grève, et quelques petites avancées ont eu lieu.

À travers ces semaines, McDonald’s a fait de la communication… en ne communiquant pas sur un sujet où tout les accable. Mais le contexte n’est plus du tout le même car ces actions ont permis de faire en sorte que l’alliance des mots McDonald’s, fraude fiscale et mobilisations ne soit plus étrangère dans l’esprit des personnes.

La trêve estivale ne nous a pas déplu, beaucoup de camarades avaient en plus des grèves McDo cumulé les mobilisations contre la loi El Khomri, les fiches de (non-)paie commençaient à peser...

Dès la rentrée, plusieurs réunions ont eu lieu pour déterminer les suites à donner à ce mouvement. Il en est ressorti une forte envie de franchir un cap dans la mobilisation.

La journée d’action du 26 octobre a-t-elle ouverte de nouvelles perspectives ?

Cette lutte a un bel avenir. Le fait d’avoir des soutiens toujours aussi nombreux, notamment ceux des organisations de jeunesse et militantes venues massivement nous aider, laisse la porte grande ouverte à un durcissement crescendo de ce mouvement jusqu’à ce que l’expression « dialogue social » prenne un sens...

Propos recueillis par Victor Müller

 

 

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