Algérie : des événements exempts de toute dimension de classe ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Décliné sous différentes variantes (nationaliste, islamiste, laïque, démocrate, voire « de gauche »), le discours dominant nie l’existence en Algérie du capitalisme et des classes sociales caractéristiques de ce mode de production. Les évènements politiques que nous vivons seraient exempts de toute dimension de classe.

S’appuyant sur une lecture du Capital de Karl Marx et des manuels d’économie politique, ou sur une simple comparaison d’avec le fonctionnement actuel des pays capitalistes développés, beaucoup d’intellectuels, de politiques, de journalistes – et de citoyenEs à leur suite – concluent que l’Algérie n’est « même pas » un pays capitaliste. Ils le regrettent d’ailleurs en considérant que l’instauration du capitalisme représenterait « déjà un immense progrès ». 

UN PAYS CAPITALISTE DOMINÉ 

Pourtant, dans ce pays dominé qu’est Algérie, le capitalisme ne pouvait en aucun cas ressembler au mode de production abstrait décrit par les classiques du marxisme, ni au capitalisme dominant tel qu’il existe aujourd’hui dans les pays du G7. Le caractère particulier de la phase de développement capitaliste en Algérie (processus d’accumulation primitive privée) a forgé et continue forcément de forger une structure de classe particulière avec ses pratiques propres et des formes de conscience de classe originales. Tel est l’aspect spécifique du développement capitaliste qui constitue, lui, l’aspect universel du développement de la formation sociale algérienne depuis 40 années. 

Dans ces conditions, tout ce que nos partisans d’un capitalisme abstrait idéalisé détestent et rejettent comme non capitaliste constitue justement notre capitalisme réel, celui d’un pays dominé avec sa corruption généralisée, sa bourgeoisie atrophiée, compradore et délinquante, une classe ouvrière décimée par la désindustrialisation du pays consécutive à l’infitah (« ouverture » aux capitaux privés) en cours depuis 1980, le choix de privilégier le commerce et l’import au détriment de l’industrie, la mono-exportation d’hydrocarbures, l’évasion fiscale et l’exportation de capitaux, la spéculation… Telle est l’histoire réelle du développement capitaliste dans notre pays. On comprend qu’elle ne plaise pas, mais elle ne relève nullement d’une déviance normative car, s’il existe des exemples de développement capitaliste, il n’existe pas, sauf chez les experts-idéologues du FMI, de la Banque mondiale… de modèle unique prêt à l’emploi. Le capitalisme domine à l’échelle mondiale mais ses formes concrètes varient d’un pays à l’autre, en fonction de l’histoire de l’articulation de ce mode de production avec ceux qui l’ont précédé, des formes de son insertion dans un capitalisme mondial polarisé entre pays dominants et pays dominés, de la formation spécifique de ses classes et fractions de classes par le biais de l’économie et de la lutte des classes, de la forme et du rôle originaux de l’État… 

L’Algérie est bien un pays capitaliste dominé dont la configuration est le produit d’une histoire concrète. Aujourd’hui, elle se compose (de manière approximative) d’une majorité écrasante de salariéEs (plus de 70%) actifs, au chômage ou retraitéEs, d’une petite bourgeoisie traditionnelle et nouvelle (autour de 20%) et d’une minorité bourgeoise (entrepreneurs, importateurs, gros commerçants…) ainsi que de gros propriétaires terriens (moins de 10%). Et la lutte actuelle est bien, au sens universel mais dans les conditions spécifiques du pays, une lutte de classes. 

« VOUS VOUS ÊTES GAVÉS DES RICHESSES DU PAYS » 

Lorsque les masses populaires investissent la rue en criant aux tenants du pouvoir « Vous vous êtes gavés des richesses du pays », elles signifient qu’une infime minorité a dépossédé la majorité de ce qui lui appartenait formellement par le biais de la propriété publique des moyens de production. Le peuple a pu observer que les positions de pouvoir, ou à proximité de celui-ci, ont permis l’obtention illicite de capitaux (argent) et l’accumulation privée, c’est-à-dire l’acquisition de moyens de production par une fraction minoritaire de la société et la chute, pour la majorité, dans la condition de prolétaires ne disposant que de leur force de travail pour vivre. 

Ce processus de dépossession, au profit du capital algérien mais aussi, et de plus en plus, à celui du capital international, n’est pas achevé et fait au contraire l’objet d’une intense lutte qui oppose les travailleurEs au pouvoir, mais qui traverse également l’appareil d’État comme on a pu l’observer avec l’incapacité à ce jour de privatiser certains secteurs stratégiques comme celui des hydrocarbures (loi Khelil), ou la récupération par l’État du complexe sidérurgique d’El Hadjar bradé au capital international (Arcelor Mittal) qui l’a totalement déstructuré avant de le revendre au prix fort à la puissance publique. Ce tour de passe-passe a donné le temps à des groupes étrangers (le turc Tosyali à Bethioua, le groupe Qatar international à Bellara…) de construire de nouveaux complexes sidérurgiques, publics mais insérés dans des chaînes de production internationale dont la maîtrise échappe totalement à l’Algérie. Rappelons en décembre 2018 la vente par le groupe privé espagnol Grupo Villar Mir de ses parts dans le groupe Fertial, anciennement société étatique dénommée Asmidal, au profit du groupe Haddad, vente qui, grâce à la mobilisation des travailleurEs, fut annulée in extremis par l’État, qui fit jouer son droit de préemption. Un scénario identique se répète aujourd’hui avec l’accord entre Anadarko et Total, qui permettrait au groupe français de posséder près de la moitié de la production nationale de gaz naturel liquéfié (GNL) et de gaz de schiste, si l’on ajoute ce contrat à son actuel capacité de production. Là aussi, l’État semble avoir décidé de faire jouer son droit de préemption avant de se rétracter. Affaire à suivre… 

Ainsi, bien que dissimulés, les enjeux de classe sont bien présents dans les luttes politiques quotidiennes. 

LES AMBITIONS ENTRAVÉES DE LA BOURGEOISIE ALGÉRIENNE 

Parmi les partisans du capitalisme, il existe quelques analystes réalistes et lucides de la conjoncture et de ses enjeux. C’est le cas d’un chroniqueur qui analyse, de manière symétrique à la vision des socialistes, la réalité en termes de classes et de luttes des classes. Dans une chronique hebdomadaire publiée peu de temps avant le soulèvement du 22 février1, El Kadi Ihsane porte un regard extrêmement critique sur le capitalisme algérien actuel à partir d’un exemple révélateur à ses yeux, celui de l’échec de l’investissement de l’ETRHB2 dans le football et les médias. Et il prononce en conclusion un réquisitoire sans concession sur la réalité du capitalisme algérien, de la bourgeoisie et de son État. 

Le comparant au capitalisme tunisien, El Kadi explique « combien le capitalisme algérien des années Bouteflika est factice, peu éthique et proche de la délinquance. » Ne s’arrêtant pas à ce jugement de valeur, il précise, plus objectivement : « La bourgeoisie algérienne liée au système de pouvoir n’est pas arrivée à créer une économie. » 

Reprochant à Bouteflika de n’avoir pas permis « le développement d’un business des médias » qu’il empêche encore en 2019, le chroniqueur explique : « Dans un pays capitaliste ‘’normal’’, la bourgeoisie investit tous les secteurs d’activité qui peuvent élargir le cycle du capital et son influence sur la société en vue de la reproduction de sa position dominante. L’État, en fait son État, le lui permet. Il régule, fait semblant de veiller à l’équité dans la concurrence, mais au final, lui cède le soft power de l’influence. » 

Et de comparer la situation entre le pays de l’ancien colonisateur et le nôtre : « En France, les principaux médias sont détenus par une dizaine de milliardaires, qui souvent gagnent de l’argent dans la filière et contrôlent la production de l’information et la formation des opinions. En Algérie, les capitalistes proches du clan présidentiel n’ont pas réussi à le convaincre de laisser faire la même chose. » 

S’il met en exergue la responsabilité du pouvoir et des capitalistes qui lui sont proches dans cet état de fait, El Kadi n’omet pas de préciser, de manière extrêmement lucide, que « cela est surtout symptomatique de la faiblesse politique de la bourgeoisie algérienne à l’abri d’un régime politique qui ne peut pas lui garantir une consolidation de son statut face au retournement, toujours éruptif, des opinions populaires. » 

Regrettant le monopole de la télévision publique algérienne sur la diffusion des rencontres de championnat, qui « constitue une éviction de revenus pour les investisseurs dans le football », alors que les droits d’image représentent l’une « des principales sources de revenus des clubs professionnels dans le capitalisme “normal” », le chroniqueur note que ce fait « renseigne sur le retard de l’écosystème du business algérien qui ne sait pas créer les marchés de son développement quand l’Etat, formaté par les années Bouteflika, se bloque. » 

Et El Kadi de conclure avec dépit : « La bourgeoisie algérienne ne produit pas de soft power. Elle ne fait pas rêver le peuple. Celle qui importe, se cache. Celle qui développe du service se positionne discrètement, celle qui investit dans l’industrie attend son heure. Mais aucune ne pèse sur l’histoire. Elle n’a collectivement même pas été en mesure de produire de vrais oligarques. Pour conduire son supposé pouvoir politique à élargir historiquement le cercle du profit. » Un pouvoir qu’il assimile, en ce qui concerne l’ère Bouteflika, à « des années du business d’apartheid sans dessein national. » 

Cette chronique d’El Kadi, comme c’est souvent le cas chez lui, tente d’éveiller la conscience de classe des capitalistes algériens par une lecture des contradictions et enjeux sociaux objectifs et subjectifs de la société. Il évoque tour à tour les conditions forcément non éthiques de l’accumulation primitive du capital, les récriminations de la fraction capitaliste ultralibérale à l’égard d’un pouvoir accusé d’avoir mené un business d’apartheid alors même, rappelle-t-il non sans une pointe de cynisme, que le rôle de l’État capitaliste « normal » est d’être faussement neutre, mais en réalité au service de la bourgeoisie. Récrimination également à l’égard de la fraction liée au régime Bouteflika, jugée incapable de peser sur le pouvoir pour élargir le cercle de ses profits et assurer la reproduction de sa position dominante. Plus globalement, il explique à sa manière la crise d’hégémonie de la bourgeoisie algérienne incapable de faire rêver le peuple en lui offrant un « dessein national » et de se doter d’un pouvoir à même de « lui garantir une consolidation de son statut face au retournement, toujours éruptif, des opinions populaires. » C’est incontestablement un brillant et lucide analyste que le courant marxiste d’Algérie a perdu, le jour où El Kadi est passé dans le camp d’en face. 

C’est donc à la lumière de tous ces enjeux de classes que l’on peut tenter de comprendre la tactique des différentes forces sociales et les recompositions politiques qui risquent de se produire dans les mois et années à venir. 

LES VELLÉITÉS RÉVOLUTIONNAIRES DE LA BOURGEOISIE 

La bourgeoisie algérienne est faible, divisée, en proie à une crise d’hégémonie. Alors qu’elle est la classe dominante, elle ne tient pas encore les appareils d’État. C’est à leur conquête que sa fraction ultralibérale, entrée en opposition, est partie depuis plusieurs années, afin de se libérer du carcan historique que font peser sur elle des appareils d’État encore aux mains d’une petite-bourgeoisie dont l’histoire reste marquée par la révolution algérienne d’avant et d’après l’indépendance. Une petite-bourgeoisie qui refuse de passer brutalement à l’économie de marché, de s’insérer « à pieds joints » dans le capitalisme global en position subalterne et de se soumettre totalement à l’ordre impérialiste régional. L’enjeu essentiel pour la bourgeoisie privée menée par sa fraction ultralibérale est de passer du statut de classe dominante à celui de classe gouvernante. 

Après avoir longtemps et instamment, mais sans résultat, demandé au pouvoir de se mettre directement à leur service, les hommes d’affaires, dont nombre d’anciens militaires, ont progressivement investi les appareils d’État : au moyen de l’achat de charges publiques (maires, députés…) par le biais des partis de la coalition présidentielle (FLN, RND, MPA, TAJ3…), mais aussi de l’opposition ultralibérale (Talaie El Hourriyet, MSP, RCD4…) ; par l’investissement massif dans les médias privés (presse écrite, télés privées et web radios…) mais aussi, de plus en plus, publics, ainsi que par la mise en place de relais (associations, think-tanks…). Ils se sont organisés dans des syndicats et associations patronales de plus en plus puissantes afin d’imposer leurs intérêts à l’exécutif. Mais celui-ci les a domptés rapidement en reprenant en main leur organisation phare (FCE) dont l’ancien président Réda Hamiani fut dégommé par un « coup d’État scientifique » dont le pouvoir a le secret. Quelques dissidents, à l’instar d’Issad Rebrab (Cevital), se sont repliés sur la gestion de leurs affaires en attendant des jours meilleurs, pendant que la majorité décidait d’accompagner le pouvoir dans l’espoir de peser progressivement sur ses orientations. Les deux tactiques ayant échoué, ce qui n’a pas entravé pas outre mesure son développement massif et la croissance de sa puissance financière et de sa capacité de pénétration dans les institutions, la fraction opposante est entrée, à l’instar du patron de Cevital, dans une opposition de plus en plus active, tentant de mobiliser la rue au cours des deux dernières années avant de monter dans le train du mouvement du 22 février pour « en finir avec le régime actuel ». Le pouvoir réel, celui de la très haute hiérarchie militaire, a fini par les mettre tous d’accord en envoyant les représentants des différentes fractions de cette bourgeoisie en prison ! Cela est très symbolique de l’échec politique de la bourgeoisie algérienne. Mais cet échec n’est sans doute que provisoire car le pouvoir actuel, relié par mille et un fils invisibles, mais aussi visibles, aux détenteurs de capitaux, et n’ayant pas de projet alternatif au développement capitaliste, ne pourra finalement que passer la main, tôt ou tard, aux représentants politiques de cette bourgeoisie ascendante. Ce processus interviendra-t-il par le biais d’une révolution ? Le pouvoir réel consentira-t-il finalement à négocier le passage de témoins aux représentants politiques du nouveau capitalisme algérien ? Tels sont les enjeux actuels qui devraient logiquement pousser le pouvoir et son opposition bourgeoise à trouver un compromis au sommet menant à des réformes politiques limitées suivies d’une élection présidentielle qui verrait le nouveau Premier magistrat du pays disposer d’une légitimité lui permettant enfin de réaliser les réformes économiques et sociales structurelles tant désirées, mais toujours insuffisamment réalisées. La bourgeoisie se méfie en effet comme de la peste du « retournement, toujours éruptif, des opinions populaires5 ». C’est justement au nom de ce scénario, probable bien que non inéluctable, que certains marxistes se refusent à soutenir le mouvement populaire qu’ils réduisent au rôle peu glorieux de Cheval de Troie de la bourgeoisie. Aucun marxiste, et certainement pas Lénine, n’ont caché le fait que l’instauration d’un régime démocratique bourgeois servait les intérêts de la bourgeoisie. Mais ils ont relevé que ce régime était également profitable au prolétariat en facilitant, d’une part, son organisation en classe indépendante et, d’autre part, en faisant émerger à ses yeux la contradiction qui l’oppose à la bourgeoisie, alors que cette contradiction reste masquée tant que la question démocratique n’est pas résolue. C’est exactement ce qui s’est passé en Tunisie où les travailleurs peuvent lutter et s’organiser plus librement que sous la dictature de Ben Ali et où les enjeux de classes sont passés au premier plan de la conjoncture : modèle de développement, conditions de vie et de travail, chômage, inflation, étranglement financier par les prêts du FMI, des USA, de l’UE et des monarchies du Golfe… Dans ces conditions, la tâche des partisans du socialisme n’est pas de se détourner du combat démocratique et encore moins de l’opposer au projet anticapitaliste, mais de les lier tous deux au contraire dans un processus ininterrompu et, pour ne froisser personne, appelé à passer par des phases.

Par Hocine Bellaoufi

* Hocine Bellaoufi est journaliste et militant du PST basé à Alger. Cet article constitue la seconde partie d’une longue étude récemment publiée sur la revue Contretemps-web, sous le titre « Algérie, vers le point de non-retour ? » : https://www.contretemps.eu/ algerie-point-non-retour/

  • 1. El Kadi Ihsane, « Youcef Goucem-Ali Haddad, l’autre épisode dramatique du capitalisme algérien », La Semaine éco, El Watan économique du 4 février 2019.
  • 2. L’ETRHB (Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et du bâtiment) est le groupe privé de Ali Haddad, l’ancien Président du Forum des chefs d’entreprise (FCE, patronat algérien), actuellement emprisonné.
  • 3. Front de libération nationale, Rassemblement national démocratique, Mouvement populaire algérien, Tajamou Amel
  • 4. Avant-garde des libertés, Mouvement de la société pour la paix, Rassemblement pour la culture et la démocratie.
  • 5. El Kadi Ihsane, op. cit.

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