Les VénézuélienEs asphyxiés par l’impérialisme et la gabegie autoritaire de Maduro

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Depuis plusieurs années, le Venezuela s’enfonce dans une crise économique sans précédent. Depuis le début de l’année, cet effondrement se double d’une crise politique et de l’affrontement entre deux présidents concurrents, Nicolás Maduro et Juan Guaidó. Pour la population, la vie quotidienne devient de plus en plus insoutenable. Comment sortir de cette crise ?

Le 23 janvier 2019, Guaidó, président de l'Assemblée nationale, contrôlée par l’opposition, s’est auto-proclamé président de la République par intérim, sur la base d’un article de la Constitution qui stipule pourtant qu’il aurait fallu que le chef de l’État ait quitté le pouvoir. Cela ne correspond évidemment pas à la situation : Maduro demeure le président effectif du Venezuela et l’auto-proclamation de l’opposition est clairement anticonstitutionnelle. Cependant, Maduro manipule également la Constitution. Sa victoire lors de la dernière élection présidentielle de mai 2018 a été entachée de graves irrégularités. Une grande partie de l’opposition a boycotté le scrutin. La population, désemparée face à une situation sociale dramatique et ne voyant aucune issue positive dans ce processus électoral, s’est abstenue massivement (54 %, un niveau sans précédent au Venezuela pour une élection de ce type). Quoi qu’il en soit, la querelle n’est pas juridique, elle est politique. 

CONJONCTURE ÉCONOMIQUE APOCALYPTIQUE 

Si l’opposition s’est permis un tel coup de force, c’est parce qu’elle sait Maduro en position de faiblesse, non seulement d’un point de vue démocratique mais également en raison de l’effondrement économique. Depuis un siècle, le pays est dépendant du pétrole et connaît des cycles d’abondance et de crise au gré des fluctuations des cours du brut. La baisse du prix du baril, à partir de 2014, a eu des conséquences d’autant plus désastreuses que la production quotidienne s’est effondrée de 3 millions de barils en 2014 à moins d’un million aujourd’hui. Cette crise a eu une ampleur particulière parce qu’elle se conjugue avec un effondrement de la monnaie de 99,99 %. Le détournement du taux de change par des multinationales et la « bolibourgeoisie » liée au gouvernement, avec la complicité de l’exécutif, est une cause majeure de l’écroulement de la devise vénézuélienne qui a des conséquences dramatiques : les importations de produits agricoles et de médicaments s’effondrent et les prix s’envolent. L’hyperinflation devrait atteindre 10 000 000% (!) en 2019. 3,9 millions de VénézuélienEs seraient partis à l’étranger chercher des conditions de vie plus dignes. En outre, en mars, la vie quotidienne a été aggravée par des pénuries d’électricité récurrentes dans l’ensemble du pays, quelques fois plusieurs jours consécutifs ; puis, un risque de manque d’essence plus récemment. 

Dans une conjoncture aussi apocalyptique, les deux dirigeants recherchent le soutien des militaires. Si l’armée a une telle importance à leurs yeux, c’est parce que Maduro lui a accordé de plus en plus de pouvoir à mesure que le sien s’amenuisait. Un tiers des ministres est issu de ses rangs, principalement dans le secteur économique. De nombreuses entreprises publiques sont sous le contrôle des militaires, dont PDVSA, la puissante firme pétrolière, affaiblie mais principale source de richesses. Si les hauts gradés ont intérêt au maintien du gouvernement Maduro, les bas gradés sont l’objet de toutes les attentions de l’opposition. Pour l’heure, ils ont été les auteurs de tentatives désespérées et bien trop faiblement organisées pour réellement déstabiliser le gouvernement Maduro. Tant que l’avenir politique du Venezuela est subordonné au camp que choisira l’armée, on peut imaginer trois scénarios selon que l’armée se subordonne à Guaidó, qu’elle maintienne son soutien à Maduro ou qu’elle se divise. 

LES VELLÉITÉS PUTSCHISTES DES ÉTATS-UNIS ET DE LEURS ALLIÉS 

En reconnaissant Guaidó comme président en exercice, les États-Unis, les gouvernements de droite d’Amérique latine regroupés dans le groupe de Lima et la plupart des membres de l’Union européenne, dont la France, poussent l’armée à prendre le pouvoir contre Maduro. Trump a adopté une politique extrêmement belliciste à l’égard du Venezuela et s’est entouré de faucons (Elliott Abrams, John Bolton). Trump a décidé fin janvier de geler les comptes de CITGO, entreprise vénézuélienne qui possède des milliers de stations-services et plusieurs raffineries aux États-Unis, et qui constituait la principale source de liquidités pour le Venezuela. Ce vol coûte des milliards de dollars à l’État vénézuélien. Des économistes estiment que 40 000 VénézuélienEs sont décédés en raison de ces mesures, un chiffre difficilement vérifiable mais qui témoigne néanmoins du caractère criminel de la politique de l’administration Trump. Vu la pression qu’ils exercent dans cette crise, il est probable que les États-Unis profiteraient d’une arrivée au pouvoir de militaires anti-Maduro. D’anciens ministres au pouvoir avant Chávez réfléchissent à un retour du FMI, au bénéfice des entreprises privées. 

Cet appel à l’armée est symptomatique du centre de gravité social de cette opposition, vers les classes possédantes. Le 31 janvier, Guaidó a présenté un programme de gouvernement, le Plan País. Il y défend une orientation ultra-libérale, basée sur la privatisation des services publics : un projet à l’opposé des besoins de la population. L’arrivée au pouvoir de l’opposition serait sans doute l’occasion d’une revanche contre les chavistes et, plus largement, contre la gauche et les classes populaires. Plus largement, ces courants politiques d’opposition se sont illustrés pour leurs aspects anti-démocratiques et répressifs : en avril 2002, lors de la tentative de coup d’État avorté contre Chávez, ou en février 1989, lors de la répression de la révolte contre le plan d’ajustement du FMI, le Caracazo, au prix de plusieurs milliers de morts. 

MADURO S’ÉLOIGNE DE SA BASE SOCIALE 

Dans un moment aussi critique pour le pays, on aurait pu espérer que Maduro tente de renouer avec sa base sociale. Or, il n’en est rien. Au cours des dernières semaines, on a identifié des cas d’assassinats par les forces spéciales de la police bolivarienne dans les quartiers populaires de Caracas. Le gouvernement Maduro a adopté le mémorandum 2792 qui élimine de fait le droit de grève, la négation de la négociation des conventions collectives… Ainsi, le site internet de nos camarades d’Aporrea, qui publie, depuis les tentatives putschistes de 2002, des points de vue variés de gauche sur l’actualité du Venezuela, est régulièrement bloqué, depuis plusieurs semaines, par les fournisseurs d’accès de l’État. 

Le gouvernement Maduro conduit la population vénézuélienne dans une impasse, non seulement d’un point de vue économique, en s’avérant incapable de juguler le cycle d’hyperinflation et d’effondrement de la production, mais également sur un plan démocratique : les menaces envers les mouvements revendicatifs sont de plus en plus fortes. Quant à la défense de la souveraineté nationale, comment y croire quand on constate que les sous-sols du pays sont désormais hypothéqués auprès de la Russie et de la Chine ? 

UNE MENACE DE GUERRE CIVILE ? 

Les dirigeants de l’opposition qui promeuvent l’insubordination de l’armée font preuve d’un véritable aveuglement sur les conséquences qui pourraient en découler pour le Venezuela. Le mépris qu’ils éprouvent depuis des décennies envers les classes populaires les empêche de comprendre qu’un noyau dur de 20% de la population soutient toujours activement Maduro par fidélité à « la Révolution bolivarienne ». Ce processus est aujourd’hui dans une impasse et un certain nombre de ses orientations sont à l’origine de cet échec. Mais des millions de VénézuélienEs y ont trouvé une dignité et défendront, pour certains militairement, l’exécutif Maduro en fidélité à la période dorée des gouvernements chavistes. L’effondrement des conditions de vie conduit une partie des VénézuélienEs à une désespérance pouvant aller jusqu’à la prise d’armes. Si on ajoute à cela le fait que les armes à feu circulent en grand nombre dans le pays, le risque d’une potentielle guerre civile est loin d’être négligeable et tous ceux qui soufflent sur cette poudrière sont soit des irresponsables inconscients de la quantité de malheurs qui peut survenir, soit des cyniques prêts à prendre ce risque pour s’approprier quelques puits pétroliers. 

POUR UNE SORTIE RÉVOLUTIONNAIRE DE LA CRISE 

Le pire n’est jamais certain et un autre scénario peut être envisagé. Il supposerait de remettre le pouvoir, non pas à l’armée ou à des puissances étrangères, mais à la population elle-même. Vu que ni Maduro ni Guaidó ne respectent la Constitution, une Assemblée constitutante devrait être convoquée pour que les VénézuélienEs eux-mêmes redéfinissent les règles du jeu du système politique. Dans cet esprit d’auto-organisation, des salariéEs viennent de former une coordination de Trabajadores en lucha pour lutter contre l’offensive impérialiste, mais également contre la « politique anti-ouvrière » du gouvernement Maduro. Ces changements politiques ne pourraient être durables que si l’économie vénézuélienne se relève. Pour redonner de l’oxygène à l’économie, il faudrait une annulation totale de la dette vénézuélienne. Il s’agit également de récupérer les centaines de milliards de dollars volés à l’État vénézuélien. Pour que les VénézuélienEs puissent vivre dignement de leur travail, une échelle mobile des salaires, contrôlée par la population elle-même, est nécessaire. Enfin, à long terme, il faudra sortir du paradigme extractiviste qui mène structurellement le Venezuela à la dépendance des cours du pétrole et à des cycles d’abondance et de crise. Un tel programme ne pourra pas être mis en oeuvre par le gouvernement Maduro, ni par un hypothétique gouvernement Guaidó piloté par les États-Unis, ni par l’armée. Seule la population organisée de manière autonome contre tous ses ennemis pourra faire redémarrer la machine économique sous son propre contrôle.

Pedro Huarcaya

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