Le Désert des Tartares

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Par Patrick Lemoal. Le mensuel de Lutte Ouvrière, "Lutte de classe" a publié deux numéros suite à leur congrès. Le premier contenait les textes politiques adoptés à l'unanimité. Le second des "larges extraits des interventions orales traitant des questions soulevées dans les assemblées locales ainsi que la conclusion du congrès". 

Bien des sujets mériteraient discussion, mais c'est sur cette conclusion qu'il me semble utile de s'arrêter, car elle illustre bien le fossé qui nous sépare aujourd'hui de cette organisation (les parties en gras ont été mises en valeur par moi).

 "Pour ce qui concerne notre courant, trois générations se sont succédé sans avoir vécu de révolutions. Pourquoi ? Entre-temps, il y a eu le stalinisme et tout ce qu’il a entraîné dans le mouvement ouvrier sur le plan des idées comme sur le plan de leur transmission.

Nous ne savons évidemment pas quelles échéances nous réserve l’avenir. Ce que nous savons, c’est que quel que soit le moment où la montée révolutionnaire arrivera, il faut que nos camarades soient prêts, politiquement et humainement, à y faire face.

Dino Buzzati, dans son roman Le Désert des Tartares, relate l’histoire d’un officier qui attend l’attaque de l’ennemi qui ne vient jamais… jusqu’au jour où elle finit par se produire, mais l’officier est devenu un vieillard et ne peut plus y faire face. Jacques Brel en a fait une chanson, Zangra.

Pour nous, contrairement au roman et à la chanson, il faut qu’au moment où cela arrivera, la génération qui sera là ne soit pas marquée par l’attente ni amortie par une longue période d’absence de luttes sociales importantes. Qu’elle soit là et préparée à mener le combat. (…)

Alors, quelle que soit l’évolution économique et politique de l’année qui vient, nous aurons du travail. Sachons déceler toutes les opportunités que la situation présentera, et sachons les saisir pour nous renforcer en nombre mais aussi en compétence, et pour renforcer nos liens avec notre classe, celle qui fera la révolution, le prolétariat ! "

 Deux divergences fondamentales

 La première est l'affirmation que "la montée révolutionnaire arrivera", comme une vérité absolue, indiscutable. Comme une croyance, comme une conclusion inéluctable, comme si l'histoire des luttes de classes était écrite : le capitalisme en se développant augmente la force du prolétariat et crée les conditions permettant la certitude d'une révolution, ou au moins d'une vague révolutionnaire.

On commence à être bien placés pour savoir que l'histoire est loin d'être écrite, que l'évolution des luttes de classes n'a pas une dynamique naturelle, obligatoire, vers la montée révolutionnaire. Depuis que le capitalisme domine le monde, les montées révolutionnaires les plus puissantes qui ont permis de détruire des Etats en place, Russie, Chine, Cuba, etc ... se sont produites dans des pays dans lesquels le prolétariat était très loin d'être majoritaire... et au bout du compte avec un retour complet ou en cours au système capitaliste (qui l'aurait dit en 1950 ?). Inversement, bien des principales métropoles impéralistes n'a pas été touché par des montées révolutionnaires, USA, Japon, Grande-Bretagne, ... et là où les montées des luttes ont eu un caractère révolutionnaire (Allemagne 19-23 par exemple), elles n'ont jamais eu la force de mettre en péril l'ordre bourgeois.

 Les luttes de classes sont permanentes, l'affrontement capital-travail est central dans ces luttes. Mais l'histoire est faite de bifurcations comme le disait Daniel Bensaid, de chocs, de moments de basculement, dans lesquels l'action politique joue un rôle essentiel. Les processsus par lesquels des millions de prolétaires prennent conscience de l'impossibilité de résoudre leurs problèmes dans le cadre du capitalisme, "ne veulent plus" selon l'expression consacrée, sont longs. Ils sont faits d'expériences cumulatives au cours desquelles se construit la conscience de la force collective des esploité-e-s et des opprimé-e-s. Cela passe par des mobilisations contre l'exploitation, les injustices, les oppressions, par la construction d'organisations qui permettent à cette classe d'exister non plus comme une réalité objective, mais comme un acteur agissant en tant que classe à même de modifier cette situation. Si l'existence d'une ou de plusieurs organisations de celles et ceux d'en bas ne garantit en rien la victoire contre le capitalisme, l'absence d'organisation/s vecteurs de l'expression de cette classe permet à l'hégémonie, à la domination politique, économique et idéologique de la classe capitaliste d'émietter, de détourner le combat de celles et ceux d'en bas. Les crises se multiplient, les contradictions augmentent, elles ne se traduisent pas naturellement, automatiquement en montée révolutionnaire, elles peuvent aussi aboutir à la barbarie, à des destructions....On voit bien que l'extension du prolétariat en Chine par exemple, si elle produit des mobilisations, pour le moment ne donne pas naissance à des organisations prolétariennes de masse, sous quelque forme que ce soit.

 C'est là ou notre action politique peut avoir une utilité aujourd'hui: dans tous les combats qui permetttentde combattre l'hégémonie de la bourgeoisie, de jouer un rôle dans l'unification des exploité-e-s et des opprimé-e-s, dans les évolutions de la conscience de celles et ceux d'en bas. C'est en agissant dans tous les mouvements réels, en les prenant comme ils sont, et en travaillant à les faire progresser par l'action que mûrit la compréhension des moyens et méthodes de l'adversaire, la bourgeoisie, l'Etat et les appareils idéologiques. Car c'est fondamentalement par l'action que les masses évoluent. 

 Bien sûr vu nos forces, vu l'absence de représentation politique reconnue des exploité-e-s et des opprimé-e-s qui accélèrerait les dynamiques des affrontements de classe, nous devons être modestes. Modestes mais déterminés à être utiles aux combats d'aujourd'hui, tels qu'ils sont, en y jouant autant que possible un rôle moteur, de dynamisation, d'unification vers l'affrontement, en sachant qu'ils ne prennent pas toujours le sens que nous souhaitons, ce qui doit nous amener en permanence à réévaluer notre rôle. En étant convaincu-e-s que c'est tout cela, toutes ces évolutions moléculaires de l'action autonome de celles et ceux d'en bas, qui crée les conditions d'existence d'une montée révolutionnaire.

 La seconde divergence est moins apparente, mais tout aussi majeure. 

 La conclusion citée plus haut évoque une génération qui doit être "là et préparée à mener le combat". Il est également affirmé qu'il faut "nous renforcer en nombre mais aussi en compétence". Est laissé dans le flou le processus par lequel ces militants révolutionnaires "prêts, politiquement et humainement" joueront naturellement un rôle dans la dite montée révolutionnaire et sont préparés à "mener le combat". Il n'est pas dit que LO sera, ou même vise à être le parti révolutionnaire dont se saisiront les masses. C'est prudent, car il n'existe aucun exemple de situation révolutionnaire dans laquelle les masses se sont dirigées vers un parti qui n'aurait pas été un acteur central des affrontements de classes, qui n'aurait joué aucun rôle dans tous les processus de luttes économiques, sociales et politiques dans la phase précédente, en s'écriant: "Bon sang, mais c'est bien sûr, ils ont raison !". Cela n'a pas été le cas dans l'histoire de ces deux derniers siècles, et rien n'indique qu'il pourrait en être ainsi dans nos sociétés. 

Alors que les révolutionnaires ont pu défendre leurs idées publiquement depuis 40 ans à une échelle de masse, par exemple lors des élections présidentielles en France, dans des situations marquées par des luttes importantes, sans construire durablement une organisation, une force politique centrale (la LCR et le NPA ont joué ce rôle ponctuellement et partiellement) dans les affrontements de classe, comment peut-on penser que cela changerait lors d'une montée révolutionnaire ? Car la question qui se pose n'est pas seulement celle du renforcement des organisations lors d'une montée des luttes, mais comment le projet révolutionnaire ou anticapitaliste peut-il devenir l'axe central, majoritaire, de la représentation politique des prolétaires.

 Oui, il nous faut "être préparés au combat", mais pour s'y préparer réellement, il nous faut dès aujourd'hui être les acteurs les plus actifs dans les combats de celles et ceux d'en bas, partout où nous le pouvons. Pour jouer ce rôle, on ne peut se contenter de diffuser ses idées, sans les confronter au mouvement réel, sans y être plongés. 

Il nous faut être celles et ceux qui permettent l'existence des mobilisations, leur radicalisation, leur extension, leur unification contre les patrons, le gouvernement et l'Etat. 

 Or les voies de la mobilisation des exploité-e-s et des opprimé-e-s vers l'unité, l'affrontement de classe avec les capitalistes, les institutions, sont multiples, économiques, sociales et politiques. 

Comment peut-on se préparer à jouer un rôle "un jour" si aujourd'hui on n'en joue aucun dans l'existence et l'évolution politique sur des bases de classe, des mobilisations antiracistes, des mobilisations des sans-papiers, des mobilisations antifascistes, féministes, contre les discriminations faites aux homosexuels, le combat pour le droit au logement, les mobilisations contre les grands projets inutiles comme NDDL ou Sivens, les mobilisations écologistes contre le nucléaire, ou le réchauffement climatique, les mobilisations internationalistes, que ce soit en soutien au peuple palestinien ou au peuple grec, ou hier pour le non de gauche au référendum sur le traité européeen, pour virer Sarkozy, etc, etc....Pour cela il ne faut pas seulement être prêt dans le meilleur des cas à participer à une manifestation, à commenter positivement ces mouvements, mais agir comme parti politique pour qu'ils existent, tout simplement. Cela implique de travailler avec d'autres militant-e-s, de syndicats, d'associations, de partis, des militant-e-s humanistes, réformistes, véhiculant des illusions et des idées fausses sur bien des choses; militer avec des individus, qui agissent contre tel ou tel aspect de l'idéologie bourgeoise, qui veulent changer une partie de l'ordre bourgeois, qui se politisent dans le cours de l'action. 

Pour cela il faut participer aux cadres militants existants, à tout ce qui permet l'expression de la résistance, de la protestation ou de la révolte du prolétariat (c'est à dire non pas la seule classe ouvrière productive, mais tous ceux qui n'ont que leur main ou leur cerveau à vendre, soit l'immense majorité de la société), dans la diversité de ses manifestations.

Pour cela il faut avoir une démarche transitoire, qui vise à élever le niveau de conscience de celles et ceux qui luttent. Car la défense du programme communiste révolutionnaire (comme disent les camarades), dans les paroles et les écrits ne permet pas cette évolution : c'est la mise en mouvement sur une dynamique militante qui vise à s'opposer radicalement au système à partir des préoccupations de masse qui peut le faire. Par exemple en ce moment se battre unitairement pour une opposition politique et sociale au gouvernement Hollande-Valls, qui est la traduction concrète, perceptible des explications générales contre les gouvernements bourgeois qui elles ne visent pas à mobiliser.

Pour cela il faut avoir une démarche de Front unique, cherchant à unifier notre classe par tous les moyens. 

Avec une préoccupation centrale, celle d'utiliser notre compréhension des ressorts de la domination de la bourgeoisie pour aider les mobilisations à gagner, à s'affronter aux bons adversaires, à éviter les obstacles, à combattre les traitrises, à favoriser l'auto- organisation, et à montrer en quoi chaque mobilisation est utile pour l'ensemble du prolétariat.

 Bien sur, se mêler des mouvements et processus de résistance et de radicalisation réellement existants implique le risque de se faire absorber par eux. Ce risque est réel, et il arrive régulièrement que des militant-e-s qui s'engagent à fond ne voient plus l'intérêt de garder un cadre politique. Ce phénomène, que les militant-e-s de tradition LO avancent ("déviations syndicalistes" et autres) pour justifier leurs préventions, manifeste en réalité les difficultés des "organisations politiques d'avant-garde" à être utiles à celles et ceux de leurs membres qui s'immergent dans le mouvement réel. En tirer la conclusion qu'il faut absolument s'en préserver revient à nier la contradiction en en supprimant un des termes, pas à la résoudre.

 Les camarades de LO ont l'habitude de dire qu'ils ne peuvent pas tout faire, qu'ils priorisent leur action au sein du prolétariat ... dans les lieux de travail. Comme si la politisation de classe passait uniquement par les combats des prolétaires contre leur patron. Les prolétaires sont des femmes et des hommes qui subissent l'exploitation et l'oppression, l'aliénation dans toute leur vie, pas seulement au travail. Certaines luttes démocratiques peuvent avoir une dynamique anticapitaliste plus marquée que certaines luttes ouvrières visant à améliorer les conditions de travail. Nous visons à organiser et unifier le prolétariat en tant que classe, et de ce point de vue un-e prolétaire en lutte contre son patron n'a pas par essence une valeur supérieure à un-e prolétaire en lutte contre l'oppression sexiste par exemple. Ce qui est déterminant c'est le rôle politique qu'ont, ou que peuvent avoir, les luttes sur le terrain où elles se déroulent. 

Par exemple en quoi une lutte contre la fermeture d'une boite pose-t-elle de manière plus globale la nécessité de la lutte contre les licenciements, et même pour leur interdiction ? En quoi notre présence dans une lutte lui donne-t-elle une dynamique politique plus avancée? De ce point de vue, la lutte de PSA Aulnay, totalement animée par des camarades de LO, pour courageuse et déterminée qu'elle ait été, n'a à aucun moment permis de tester la possiblité de lancer un mouvement national de coordination des boîtes ayant pour objectif l'interdiction des licenciements. C'est pourtant une revendication qui est au coeur de l'agitation de LO, et qui pouvait être portée par la CGT Aulnay sans difficultés, avec un écho considérable dans le pays.Mais à l'heure de vérité, la direction de LO s'est dérobée devant cette bataille qui pouvait contribuer à modifier le rapport de forces entre les classes, elle n'a pas voulu tenter d'en faire une question concrète et utile pour tout le prolétariat, y compris les chômeur/euses, au travers d'un collectif des boîtes en luttes, ou d'une manifestation nationale.Bien sûr pour cela il fallait accepter de travailler avec des militant-e-s, des équipes syndicales en mouvement, des groupes de prolétaires, accepter que le mouvement échappe peut-être à la direction de LO, prendre le risque de tester la validité de ses arguments et de sa politique. Bien sûr c'est compliqué, mais n'est-ce pas problématique que toute une méthodologie organisationnelle remarquable, qu'un travail d'implantation opiniatre dans les grandes entreprises,et en particulier celle-ci, que ne débouche pas sur autre chose que ce que bien des syndicalistes combatifs ont pu obtenir ailleurs ?

Il ne s'agit pas là d'une question tactique propre à PSA : cela fait bien longtemps maintenant que LO refuse la perspective esquissée ci-dessus, et se bat en particulier pour "faire payer le patron le plus cher possible" en termes d'indemnités et primes diverses.Pour rester sur le terrain des luttes dans l'automobile, le refus de s'impliquer dans la manifestations au salon de l'auto l'année précédente, avec les équipes syndicales lutte de classe qui s'y sont retrouvées, relève du même raisonnement :on y est si les travailleurs y sont . Mais quand on milite pour changer les rapports de forces, on se doit d'essayer de créer des initiatives, de saisir des opportunités qui peuvent permettre l'expression de secteurs combatifs et ouvrir une voie pour l'action de masse du prolétariat. Si ces tentatives se soldent souvent par des échecs, au moins relatifs, d'autres prennent quelquefois une place déterminante. Ne fallait-il pas être sur les barricades en mai 68 par exemple?

Dans le même ordre d'idée mais cette fois de façon non ponctuelle, si les camarades de LO prennent des fonctions syndicales lorsqu'ils peuvent animer la structure, ils ne s'impliquent jamais dans les batailles syndicales au niveau supérieur. Comme si cela n'avait aucune importance pour le prolétariat de chercher à influer sur le cours des choses dans les confédérations, fédérations, unions locales ou départementales, par des batailles de conviction, par un travail avec des équipes militantes combatives, etc....Là encore, cela impliquerait d'accepter des batailles sur des points limités, d'accepter de s'associer avec d'autres pour favoriser les évolutions politiques. 

 En résumé, faire de la politique, c'est s'engager dans des batailles dont on ne maitrise pas toutes les coordonnées, mais êtres utiles, agir tout de suite.

Le fondateur du groupe qui allait devenir LO, Barta, écrivait à ce propos en 1976, alors qu'il était devenu observateur de l'évolution de cette organisation: "Il faut raisonner comme un enfant pour croire que les "intentions" révolutionnaires peuvent se mettre "en conserve" pour le "grand moment". Oui, être révolutionnaire, anticapitaliste, militant pour l'émancipation c'est dès maintenant, dans toutes les luttes jouer ce rôle de subversion.

 Se préparer, c'est preparer tout court donc tout sauf attendre !!!

C'est jouer un rôle que LO a renoncé à jouer dans les luttes de classe au moins depuis les grandes grèves de l'hiver 1995. 

A l'inverse, ce que le NPA, et avant lui la LCR, la JCR et le PCI avant 1968..., ont toujours essayé de faire, c'est d'agir sur la réalité, dans les mouvements réels, dans les débats existants, en accumulant certes bien des erreurs, des maladresses, mais en restant aussi en relation avec la majeure partie des mouvements en cours, en suivant les évolutions politiques, les débats, les controverses .... C'est à ce prix qu'une organisation, même petite, peut ne pas devenir une secte politique qui cultive son particularisme pour se maintenir.

 

 ... et leurs conséquences.

Il faut donc se poser en permanence deux questions : 

- qu'est-ce qui est important pour le prolétariat dans les circonstances actuelles?

- que pouvons-nous faire avec nos forces qui permette d'avancer en ce sens ?

L'on exclut évidemment la réponse qui consiste à rabacher qu'il faut renforcer notre parti, car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que ce qui est bon pour le parti est bon pour le prolétariat dans son ensemble ....

Mais se situer sur le seul terrain de la construction de l'organisation, du lien du parti avec le prolétariat, a aussi une conséquence pratique : le refus de la démarche de front unique, c'est à dire de la lutte pour l'unité pour les mobilisations, pour les batailles politiques, économiques et sociales. Cela amène à analyser les mobilisations, les échéances politiques, non du point de vue de l'intérêt de classe, mais de celui du parti. Cela conduit à rechercher très vite le clivage entre les plus combatifs et les autres, à plaquer par exemple un comité de grève sans considérer les temps de maturation nécessaires, tout ce qui permet immédiatement de gagner des militants, au risque de jouer un rôle négatif pour le mouvement dans son ensemble, voire même d'écoeurer celles et ceux qui comprennent ce qui se passe. Quand des militants sont perçus comme ceux qui sont là pour "prendre des contacts", ils sont loin de pouvoir jouer un rôle utile dans la modification des rapports de forces, et c'est encore plus vrai aujourd'hui avec la crise des partis en général.

Il faut accepter d'adapter son combat aux évolutions politiques. 

Peut-on militer de la même manière en France depuis plus de 50 ans avec les modifications majeures que nous vivons? Quand le FN fait 1% ou 25% ? Quand le PCF structure l'essentiel du prolétariat comme dans les années 60 et 70, ou qu'il n'est réduit qu'à une machine électorale sans effet sur les luttes ? Quand le PS se réclame du changement ou qu'il est devenu le système par lui-même? Quand le prolétariat est structuré par des partis qui avancent une quelconque perspective de changement par rapport au capitalisme ou que cela est terminé? Peut-on en rester au schéma dominant dans l'extrême gauche, selon lequel il y a un mouvement ouvrier au sein duquel on est la fraction la plus radicale, combative, tablant peu ou prou sur l'évolution de pans entiers (années 70) ou de secteurs qui refusent l'évolution a droite de leurs directions(années 80) ? Peut-on continuer à militer avec le même type d'organisations aujourd'hui où il n'existe plus de représentation politique du prolétariat, et que la reconstruction de celle-ci ne peut à l'évidence passer par l'addition patiente de militant-e-s aux petites organisations existantes ? 

 Poser la question, c'est y répondre, c'est pourquoi nous avons eu raison de construire le NPA, et notre échec à rassembler tous les anticapitalistes n'y change rien : nous avons l'obligation de recommencer, de discuter comment réussir là où nous avons échoué. Car ce qui est décisif pour modifier les conditions des luttes de classe en France, c'est la construction d'une représentation politique de celles et ceux d'en bas, pour unifier les combats épars, leur donner une expression politique. Nous savons tous que ce n'est pas par le grossissement de nos organisations qu'on y arrivera . Il faut un choc politique, construire des réseaux militants déterminés. Il faut donc agir aujourd'hui à notre échelle pour que cela advienne. 

C'est ce que ne fait pas LO qui continue impertubablement tel un métronome la même construction autour de feuilles de boîte, des contacts des fêtes de LO et des candidatures aux élections visant à faire témoignage. Et même lorsque, comme avec Arlette en 1995, les électeurs s'emparent d'une candidature pour exprimer leur refus de l'évolution de la "gauche" ... rien ne change ! A quoi sert une organisation, un militantisme aussi imperméable à tout combat politique adapté au monde d'aujourd'hui ?

 Il faut faire vivre le marxisme comme une pensée vivante, pas comme les moines copistes du Moyen Age. Depuis l'assassinat de Trotsky bien des choses ont changé, à moins d'en rester à des généralités du type "le capitalisme reste le capitalisme", et de penser que la production théorique des marxistes-révolutionnaires de la première moitié du XX° siècle est suffisante pour agir et s'orienter dans le monde d'aujourd'hui. Or, depuis cette période nombre d'apports sur la forme actuelle du capitalisme, de l'impérialisme, sur les oppressions, la crise écologique sont devenus essentiels. Il est de notre responsabilité de faire vivre ces réflexions dans notre action, de confronter ces élaborations avec la pratique militante. Car le marxisme, c'est comprendre le monde pour le combattre, et cela implique de prendre en compte toutes les évolutions, tout ce qui fait que les nouvelles générations n'ont pas la même perception de l'exploitation, des oppressions que celles des années 1950, 1920, 1890, 1871... Comment une organisation, un militantisme aussi imperméable à toute élaboration politique nouvelle peuvent-ils agir sur le monde d'aujourd'hui ?

 Il s'agit de construire des groupes militants, des compétences dans tous les domaines, ouvertes sur le monde, les débats, les controverses, les confrontations militantes. On est là bien loin d'un système organisationnel où les militant-e-s sont structuré-e-s par le parti dans leurs lectures, leur militantisme, leurs activités (de loisir y compris), leurs choix de vie, comme si on ne savait pas que derrière l'acceptation du parti s'installe l'acceptation de l'unanimisme, puis du rôle dirigeant du parti, qui a tant joué dans la dégénérescense du mouvement communiste au cours du XX° siècle. Il est tout simplement sidérant de voir dans une organisation d'origine trotskyste, qui a tant souffert du stalinisme, des votes unanimes, de constater que le silence fait sur le décès du dirigeant central de LO n'a a l'époque provoqué aucun remous ....Les luttes de classe se déroulent aujourd'hui dans des cadres mouvants, complexes, incertains. Y agir nécessite une grande souplesse et une capacité à écouter, à adapter son militantisme au cas par cas. Là encore, nous sommes bien loin de ces organisations monolhitiques, pourtant si nombreuses dans l'extrême-gauche.

Pour conclure, être un groupe militant qui ambitionne de jouer un rôle dans les combats pour l'émancipation, c'est être utile aujourd'hui au prolétariat dans tous ses combats, économiques, sociaux et politiques, autant que nous pouvons l'être, avec les acquis qui sont les nôtres, la modestie que nous impose la connaissance de nos limites, la détermination que nous donne nos refus des injustices, des inégalités, des oppressions. En bref, tout plutôt qu'attendre ! 

 Justement parce que nous respectons le militantisme des camarades de LO, nous leur devons de formuler nos désaccords et de réfléchir à ce qui nous sépare, .....de plus en plus, malheureusement !

Patrick Lemoal

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